Je me souviens ... d'Hélène Peyceré

Publié le 21 Juin 2017

A l’époque nous habitions une maison très étrange pour une petite fille pleine d’imagination. Un grand escalier en colimaçon menait à l’étage. Immédiatement à gauche sur le palier, une porte  était interdite : celle de la chambre de nos parents. En face se trouvait une chambre rarement occupée. Elle avait de jolis rideaux bleus avec des petits fleurs de type provençal rouges et blanches. Ensuite venait le salon, jamais utilisé étant situé à l’étage. il faut dire aussi que nos parents ne recevaient personne. C’était la seule pièce un peu moderne de la maison puisque refaite à neuf. Un canapé recouvert de velours gris clair trônait au milieu, sa couleur ne permettant pas aux enfants de s’y asseoir, la douceur et la finesse du velours étaient très pourtant attirantes.

En poursuivant sur le palier, deux chambres se faisaient face : celle de notre soeur ainée et notre chambre à nous deux, mon autre soeur et moi. Un énorme placard s’inscrivait dans le mur à droite de la cheminée. Nous pouvions aisément nous y cacher, étant donné sa profondeur. Deux grandes fenêtres donnaient sur la rue et la nuit, j’étais fascinée par les lumières des phares de voiture qui  passaient par nos volets à persienne et striaient le plafond de notre chambre.

Notre soeur ainée disposait d’une toute petite pièce, joliment décorée d’un papier peint avec des petites roses très fines.

Un autre escalier était visible par l’escalier principal; réservé aux employés de la pharmacie, il était mystérieux. A tout moment quelqu’un pouvait l’emprunter et apparaitre par surprise. Au rez-de-chaussée, à côté de l’officine et du laboratoire de notre père, nous avions notre salle à manger et la cuisine. C’était une sorte de couloir jaune, triste, sans table pour préparer les plats, ni pour s’asseoir. Nous faisions la vaisselle à la main, sous une fenêtre haute et rectangulaire, un modèle plus adapté à un local technique qu’à une cuisine. Elle avait une porte qui donnait sur la cour. Celle-ci était en deux parties, chacune donnant accès à un genre de petite maison. Devant la plus petite, nous avions une balançoire. Autour de la balançoire fleurissaient au printemps des clématites. J’aimais leur couleur violette, contrastée avec le gris de la cour. De petites plates bandes couraient le long du mur de droite. Je me souviens seulement de grosses limaces marrons dans ces plates bandes. Une fois alors que j’étais en pleine contemplation de l’une d’entre elles, papa jugea bon de me raconter que son propre père en avait mangé. Devant mon intérêt, il précisa que c’était une période difficile pour lui puisqu’il n’y avait rien à manger, que c’était la guerre, la première guerre mondiale.

De temps à autre, un gros pot rond était garni de grosses fleurs jaunes ou rouges. Elles ne pouvaient être coupées pour faire des bouquets comme les roses, les lilas ou les muguets du jardin de ma grand-mère, mais j’aimais les observer de près en m’accroupissant près d’elles. Lorsqu’on cassait - pour l’expérience ou pour le plaisir - une des fleurs, un jus coulait de l’épaisse tige translucide. Alors le jus était utilisé pour dessiner sur le sol en ciment de la cour, les pétales de fleurs broyées pour apporter de la couleur. Voilà une belle aubaine pour s’amuser, sans avoir de reproches de trop salir ou de gâcher la peinture ou les stylos.

Dans la petite maison du fond se trouvait aussi un escalier fascinant, décoré d’une énorme boule de verre de couleur rouge sur le début de sa rampe. Il était interdit d’entrer dans cette petite maison et encore plus de monter à l’étage, et pour cause : le stock de couches pour bébés était entreposé à cet endroit. Rien de plus amusant que de rebondir dans les paquets regroupés en quantité dans cette pièce. Je me souviens de mes efforts pour essayer de grimper dessus, ne pouvant apercevoir le haut de cette montagne de paquets énormes à mes yeux de petite fille. Ensuite, notre soeur ainée récupérait les cartons vides pour y fabriquer les maisons dont elle avait dessiné les plans.

L’endroit le plus extraordinaire à mes yeux d’enfant était le grenier au dessus de nos chambres à coucher. Là se trouvaient entreposés une énorme quantité de bocaux en verre, de petites boites en cartons de toutes tailles et de toutes les couleurs. Nous régnions sur une épicerie magique, remplie de toiles d’araignées et de poussière. Celles-ci auront disparu quand notre soeur ainée aura sa nouvelle chambre sous les toits, avec le tourne-disque orange sur le rebord de la fenêtre. Toutes les boites ont alors été jetées, excepté deux ou trois que j’ai sauvé, en souvenir du grand-père qui les utilisaient pour y mettre ses préparations pharmaceutiques.

 

Enfin j’avais le privilège d’aller chercher le journal tous les matins - je me souviens avec précision de celui avec la photo du général de Gaulle qui emplissait toute la page lors de son décès - occasion de traverser l’endroit le plus interdit entre tous : la pharmacie. Je régalais au passage mes yeux des couleurs des savons exposés à la vente, des énormes flacons munis de robinet pour verser le parfum, tout était magique. Il fallait aller vite pour ne pas trahir le temps consacré à ma curiosité. Plus tard, j’aurai le droit de regarder la confection des pilules et mieux encore, de les faire aussi.

L’endroit le plus effrayant était sans conteste la cave, lieu froid et sombre, terrible pour une petite fille. Mes soeurs arrivaient sans aucun problème à m’y emmener, sous différents prétextes et dès que j’y pénétrais, m’y enfermaient. J’entends encore leurs rires victorieux et j’hurlais à la fois de désespoir, de colère et d’effroi. Innocente, je me laissais prendre régulièrement à leurs pièges. Elles aimaient bien aussi m’enfermer dans les toilettes du palier. En réalité, elles m’empêchaient d’en sortir et cela suffisait à me faire très peur.

Je me vois encore rester enfermée dans ma chambre, après avoir utilisé la clef sur la porte puis étant incapable de l’actionner pour l’ouvrir. 

 

Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

Publié dans #Eclat de voix

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