Quel bonheur ce livre ! Adrien Blouët raconte son séjour prolongé au Japon à cause de la Pandémie de Covid. Il parcourt Okinawa, archipel bien loin du reste du pays. Là il retrouve de temps à autre des Français comme lui, travaille là où il le peut, séjourne là où il le peut aussi.
Chaque chapitre débute par la présentation détaillée d’un ou deux mots de japonais qui seront en rapport avec ce qui sera développé ensuite. J’ai apprécié ces présentations et ce qu’il décrit ensuite car c’est très touchant, humain, et passionnant d’un point de vue anthropologique. On mesure les différences insondables entre les Japonais et nous, ce qui nous plaît, ce qu’on ne comprend pas d’emblée, ce qu’on devine, c’est très bien rendu, avec finesse et respect pour les Japonais. Nous sommes pour eux les étranges étrangers, bien dérangeants la plupart du temps. Ils sont aussi nos étranges étrangers, ce qui constitue là un point commun entre nous.
Ce livre est composé de lettres, d’interviews, de comptes-rendus, de mails, de réflexions, de photos. Les dates ne se suivent pas forcément, il y a beaucoup de noms, de gens ayant des liens de parenté avec Elisabeth, surnommée Betsy. Elle est l’arrière-grand-mère de l’auteure. Tout cela est bien vite surmonté au détour d’une phrase sensible, d’un évènement curieux, qui finissent par accrocher, révolter aussi.
Nous sommes en juin 1940. André, le mari de Betsy, lui écrit des lettres avant leur mariage. Il est sur le front, elle est réfugiée dans le Limousin. Ils se sont croisés à une soirée, il l’a trouvé intelligente et le lui a dit. Elle est conquise. Ces lettres sont dignes d’un extrémiste religieux, il la prévient de ce qu’il attendra d’elle une fois qu’elle sera sa femme. Je ne comprends pas comment on peut avoir envie de se marier avec un forcené pareil, quand bien même il deviendrait ingénieur de l’école polytechnique. Ce qui fut le cas.
Je ne comprends pas comment elle veut se marier avec lui alors qu’elle ne le connait que depuis deux mois. Peut-être voulait-il la décourager de se marier avec lui ? Il n’aurait pas le courage de lui refuser ce mariage qu’il ne se serait pas pris autrement.
Je ne comprends pas comment les parents de Betsy l’ont laissée le rejoindre pour se marier avec lui, d’autant que la France est en guerre.
Ces incompréhensions amènent des questions. Ce n’est qu’un début, il y aura encore d’autres interrogations. Je vous laisse le soin de vous poser les vôtres, en fonction de votre propre histoire.
Il est question ici de lobotomie, de l’enfermement des gens qui ne se conforment pas à ce qui est attendu d’eux, des colères et des silences transmis de générations en générations. C’est terriblement inconfortable.
Adèle Yon parle admirablement « Des familles où une organisation est faite en dehors de l’affect. Des mécanismes d’autorité, des valeurs bourgeoises où l’émotion, la parole, n’ont aucune place … ».
Enfin, pour mieux justifier la soi-disant démence d’une aïeule, on cherche dans la descendance la folie, en invoquant la malédiction, voire le problème génétique transmis. Et l’inconscient est si puissant que cette nécessité d’un mal maudit finit par se concrétiser pour certains.
Adèle Yon a réussi à débarrasser sa famille de ce mal qui la rongeait, elle relate cette démarche douloureuse dans ce livre bouleversant.
Un souvenir me revient en lisant ce livre. Nous rentrons de la plage avec mes sœurs et nos voisines. Nous avons prévu de longue date notre forfait, économisé chaque centime. Enfin, nous allons réaliser notre fantasme : acheter une barquette de frites. Nous en avons tant parlé entre nous, en secret de nos parents. Je vois encore l’ainée de notre petit groupe distribuer chaque frite grasse et translucide. Le goût de la frite est incroyable, il est celui de la transgression. Je nous vois dans le petit sentier, à l’écart de la route, j’entends nos rires aigus de plaisir. Ce moment intense scelle entre nous une relation faite du plaisir et du secret.
Quelle femme ne s’est jamais affamée pour se faire plaisir, pour plaire, pour se plaire ? « L’alimentation s’impose, pour de nombreuses femmes, comme un lieu d’enfermement, de culpabilité, de honte, d’asservissement, voire de maladie grave ». L. Malka nous explique que le problème de l’alimentation pour les femmes n’est pas récent.
L’idée de cet essai est de constater puis de définir des valeurs communes pour se libérer des carcans et décliner chez chaque lectrice sa propre voie. « Le rapport à la nourriture est le bastion invisible du patriarcat ». Aie ! Si on se trouve trop grosse, on est un peu victime du patriarcat. Allons voir plus loin.
On infantilise les femmes au moins depuis le Moyen Age et charge aux hommes de contrôler leurs comportements, y compris en contrôlant leur nourriture. Question cruciale qui me vient aussitôt : est-ce que les femmes, en contrôlant leur propre nourriture, ne reprennent pas leur liberté ? Question subsidiaire ; comment faire cesser ce malheureux contrôle que les hommes, eux, ne subissent pas ?
Les extraits de traités de cuisine parus à la fin du 19ème siècle sont révoltants envers les femmes. Des expressions « à la bonne femme » ou « ménagère » apparaissent dans les recettes les plus simples. Et cette école de cuisine à Paris, ouverte aux femmes … en 1980 !
On pourrait dire qu’il y a un certain acharnement à exclure les femmes. Par exemple, elles n’ont pas le droit d’aller au restaurant à l’époque où ils se développent au début du 19ème siècle. Ainsi, il arrive parfois qu’une femme attende dans sa voiture devant le restaurant pour qu’on veuille bien lui apporter le dessert ou la glace, mangé dans la voiture et sans mets préalable, comme le mari attablé dans le restaurant.
La fin du livre est plus ardue, elle traite de l’anorexie, de la boulimie, du lien de ces maladies avec les abus sexuels.
Être gros a pu trahir une basse extraction sociale, être assimilé à de la paresse, à l’ignorance aussi. En avons-nous fini de ces préjugés ? Non, il est nécessaire de cesser de transmettre des jugements grossophobes, de stopper les « compétitions » de la plus mince et bien sûr, sur les réseaux sociaux, dans les magazines féminins. Chacune doit prendre soin de soi, s’aimer sans contrainte de genre.
Le sous-titre m’a attirée : « Comment guérir d’une mère mal-aimante ? ». J’ai rarement eu autant de peine à lire ce type d’ouvrage, à compter les pages restantes, tant il m’a touché au cœur. Susan Forward va droit au but et propose à plusieurs reprises à la lectrice de se faire aider pour aborder la dernière partie.
Le début du livre est consacré à la présentation des différents modèles de mère toxique. Susan Forward détaille ensuite les moyens pour se détacher des relations avec chaque type de mère. Elle préconise, entre autres, des éléments de langage, proclame une charte de la relation mère-fille, propose d’écrire à l’avance son argumentaire avant une conversation qui peut s’avérer difficile, écrire une lettre à sa mère et la lire pour soi à voix haute.
Des exemples sont présentés tout au long du livre, issus de son expérience de thérapeute. Elle incite à s’activer, c’est très stimulant. Il y a toujours à apprendre et à améliorer. Les questions me sont venues peu à peu, elles me donnent l’impression d’être plus préparée, donc plus confiante.
Cet essai vous guide pour une profonde réflexion sur vos relations avec votre mère. Les phrases sont limpides et sans ambiguïté. Très vite, le lecteur est sollicité, pour approfondir la réflexion, à l’aide d’une sorte de cahier de vacances. Ce sont des questionnaires, des phrases à formuler, des mots qui viennent. L’auteur nous tient la main tout du long, c’est très bien, surtout si on est pétri de culpabilité. Le sujet est dérangeant, voire inadmissible. J’en retiens plein de choses, j’ai bien rempli mon cahier et je vais le relire dans deux ou trois ans, pour établir ma progression. Je mesure combien la thérapie m’a aidée, mais il y a toujours à apprendre, à comprendre et ce livre a trouvé son emploi. À s’offrir sans peur et sans reproches.
Ce récit est celui de l’auteure, au moment de sa vie où elle travaille à sa thèse d’anthropologie, sous la direction de Claude Lévi-Strauss. Nous sommes en 1975, elle décide d’aller étudier les Rgaybat, une population saharienne, sur suggestion de l’un d’entre eux, étudiant comme elle, qui lui propose de lui donner un contact sur place. Ainsi, elle est introduite de famille en famille. Nous suivons son long séjour qui va l’amener d’une ville à un fort, d’un fort à un campement sous tente. C’est tout à fait passionnant de s’immerger dans ces familles avec ces coutumes déroutantes. Par exemple, il lui faut une patience infinie pour attendre une Land Rover qui doit l’emmener à son point de rendez-vous suivant. Il y a aussi cet homme qui l’invite à dîner et qui mandate une femme de sa famille pour la faire sortir du restaurant pour qu’ils ne soient pas vus ensemble dans la rue. Tout est décrit avec tendresse et délicatesse, un recul respectueux des autres. Elle ne juge pas, elle cherche à comprendre les règles au plus vite pour éviter de blesser ses hôtes si généreux. Leur accueil est vraiment extraordinaire. Je me suis attachée aux Rgaybat comme Sophie Caratini, et à elle aussi je dois dire. On a envie d’en savoir plus encore. L’ombre de la guerre est là, le Front Polisario vient d’être créé, il y a les problèmes de frontières érigées par les colons espagnols, français, marocains et algériens. A chaque fois que j’ouvre ce livre, je suis plongée dans l’univers étranger des Rgaybat et c’est source de surprise, d’admiration et de curiosité. Merci à Sophie Caratini de nous partager son expérience exceptionnelle. Je ne peux m’empêcher d’imaginer l’effarement des Rgaybat qui ont pu venir en France.
Quelle merveille ! Guirec Soudée nous raconte ses débuts de marin au grand large. Il a grandi sur l’unique maison d’une petite île bretonne, il est passionné de surf, paddle, pêche … Ses études arrêtées, il travaille dur pour rassembler suffisamment d’argent pour se payer un modeste bateau. Assez vite, il fait connaissance de Monique, et elle va l’accompagner tout au long de ses pérégrinations marines : le Cap Nord, les rugissants et le Cap Horn, quatre transatlantiques. Ah oui, Monique est une poule, non seulement elle lui donne des œufs, mais est aussi d’une bonne compagnie.
Guirec a vingt ans quand il part, son premier objectif est de traverser l’Atlantique. Dès qu’il a besoin de faire des réparations – et il y en a très souvent – il s’arrête, travaille jusqu’à pouvoir payer le matériel et les réparations s’il ne peut pas les faire tout seul. Au fur et à mesure, il décide de sa prochaine expédition, se trouver pris dans les glaces du Grand Nord par exemple. Il n’a pas de contrainte de temps. Il se connait très bien, recherche une forme de solitude et sa force mentale est impressionnante.
Ce livre est un résumé de toutes leurs aventures, des évènements plus ou moins dangereux, des rencontres, des descriptions de paysages et tout cela présenté avec beaucoup d’humour, ce qui allège les moments périlleux.
Un seul petit bémol pour ceux qui n’ont jamais fait de voile, Guirec utilise un vocabulaire technique, c’est ainsi !
Cette lecture fut une source de joie, de rires, c’est rare d’éprouver autant de plaisir à lire. J’aimerai lire plus souvent ce genre de livre, l’Aventure avec un grand A, racontée par une personne admirable à tous points de vue.
L'auteure est chroniqueuse judiciaire pour le journal Le Monde depuis des années. Elle en a vu des procès, mais celui dont il s'agit là reste une exception. Maître Temime le citait comme le type de retournement de situation impossible à envisager.
Madame Robert-Diard a rencontré celui par lequel tout est arrivé.
Il est le fils de Maurice Agnelet, ancien avocat à Nice, marié et père de trois garçons. Maurice Agnelet avait plusieurs maitresses, l'une d'entre elles était Agnès Leroux, fille d'un propriétaire d'un casino. Il réussit à la convaincre de signer un compromis avec un autre propriétaire de casino. Puis tout s'accélère, Agnès Leroux fait des tentatives de suicide et disparaît mystérieusement en Octobre 1977. Sa famille interroge l'avocat. Il se marre. Vraiment.
Tout ceci n'est que le début d'une incroyable histoire. Le récit est si bien écrit qu'on ne se sent pas voyeur à sa lecture, mais bien estomaqué par le culot et la personnalité de monsieur Agnelet.
Ce livre est impressionnant, très rapide à lire pour les curieux qui veulent comprendre, savoir.
Ce tout petit livre contient trois entretiens de la philosophe et du journaliste du Monde au cours des années 2019 et 2020. Les mots utilisés pendant la pandémie sont analysés, comme par exemple : « Nous sommes en guerre » du président de la République, interjection très mal vécue personnellement car cela ajoutait à mon sens, du mal au mal … Et Claire Marin d'expliquer que la guerre suppose un ennemi et qu'en l'occurence, il n'y en avait pas. Il est question des diverses situations et de leurs conséquences, plus ou moins graves comme ne pas savoir quand on retrouvera ses proches, ni même si on les reverra un jour, ou le fait de faire des réunions sans voir la gestuelle des membres de la réunion, gestuelle qui enseigne subtilement sur l'implication, l'intérêt des gens pour le sujet.
Claire Marin évoque de très nombreux points avec une infinie délicatesse. Elle est accessible et sensible. Très intelligente, tout simplement. Et cela fait du bien de lire ses livres.
« Les femmes sont toujours fautives, les femmes sont éduquées à se méfier les unes des autres, les femmes apprennent la compétition pour se protéger » nous dit Racha Belmehdi. La solution ? La bienveillance, le dialogue, l'éducation, tout doit être mis en œuvre pour libérer les femmes de leur fardeau d'être une femme.
Ce livre est douloureux à lire car il décrit tout ce que nous avons intériorisé par rapport aux femmes et tous les problèmes qui subsistent pour elles, et entre autres, que la femme est l'ennemie de la femme. Le constat est amer, il reste beaucoup de chemin à parcourir. La rivalité commence au sein de la famille, les comparaisons incessantes, l'envie d'être plus aimée par ses parents. On grandit avec en sourdine une petite musique qui nous serine de nous méfier de nos sœurs, les femmes, quelles que soient notre niveau social et notre origine. Ces préceptes sont renforcés par les histoires (par exemple, Cendrillon et ses sœurs), les expressions populaires, les films et les séries.
L'auteure dénonce aussi le racisme qui amplifie les difficultés rencontrées par les femmes ; c'est impressionnant de découvrir qu'il n'y a pas de solidarité entre les femmes, d'autant quand elles sont racisées. Par peur d'être soupçonnée de communautarisme, une personne racisée se méfie et voit en l'autre personne racisée une menace, elle surjoue l'assimilation en excluant, voire en harcelant cette personne racisée. Les références, très nombreuses, sont plus adressées aux personnes de la génération de l'auteure. Il semblerait qu'on ne dispose pas beaucoup de statistiques françaises récentes.
Racha Belmehdi s'appuie aussi sur sa propre expérience et celle des femmes de son entourage, ces témoignages constituent une bonne part de ce document édifiant. Née dans les années soixante, j'ai l'impression qu'il y a un recul général.
Déconstruisons tout ce discours patriarcal, par l'éducation et la multiplicité de petits gestes de sororité au quotidien.