Partir dans une autre direction demande soit une volonté indéniable, soit un manque de discernement, un lâcher-prise, pourquoi pas ?
Le soleil commence à donner sa chaleur, par intermittence, selon la trajectoire où se trouve la jeune fille. Elle a déjà mal aux genoux, la douleur se propage peu à peu, elle continue à avancer. La douleur doit être bénéfique, c’est sûr. Elle la cherche pour être sûre qu’il y aura un effort et puis ensuite elle aura la satisfaction d’avoir épuisé son corps. Il doit être à son service et pour cela, elle doit lui remettre en mémoire qu’elle le dirige. Il va lui rappeler ensuite qu’il a travaillé, mais ce n’est rien, c’est elle qui a décidé de l’utiliser pour maintenir sa domination. Elle continue sur le chemin et ses pensées sautillent, tiens les vignes sont bientôt prêtes, il y a encore des mûres, pourquoi je n’ai pas appelé ma mère alors que c’était ce que j’avais décidé. L’effort devient plus pénible, il fait plus chaud. Les cailloux irréguliers du chemin la font trébucher. Le silence autour l’enveloppe. Il faut continuer encore, le temps presse. Cet exercice lui rappelle que le temps passe inexorablement, il ne faut pas le gâcher. Perdre son temps est un luxe inutile qu’elle ne peut se permettre, et qui entrave son grand projet : avoir une vie parfaite.
La sueur perle sur son front et coule doucement dans ses yeux. Le chemin est caillouteux, escarpé, il ressemble à ces chemins de petites montagnes provençales. Seul le bruit des cigales manque, les odeurs aussi. Ses pieds se tordent légèrement par moments, elle a soif, ses genoux sont trop présents, déjà douloureux.
Elle court après le temps, elle court pour arrêter de penser, de faire des choix.
Elle court pour dominer sa peur. Elle craint tout d’abord les mauvaises rencontres sur ce chemin isolé. Elle ne sait pas comment elle pourrait réagir en cas d’agression. Elle craint d’affronter sa vie. Elle a beau se persuader que rien n’a d’importance, son imagination la rattrape et lui dicte ses peurs.
Pourquoi avoir peur ? Quelle perte d’énergie … Elle sent que cela ne sert à rien et pourtant c’est insurmontable. C’est comme ce vent qui se lève et accable toute la nature, soulève la poussière qui va ensuite se déposer sur les jeunes pousses.
La fatigue l’envahit. Elle est lasse de cette poursuite après une délivrance qui n’arrive pas. Il faut continuer pour voir jusqu’où cela peut la mener.
Le chemin s’est rétréci. Elle ne voit plus rien que de petits buissons, des arbres courts, des troncs coupés par endroits, abandonnés. Les cailloux se font plus présents, ils sont plus gros, plus tranchants. Leurs arêtes lui blessent les chaussures et leurs formes font qu’ils glissent les uns sur les autres. En cherchant à ne pas tomber, elle dirige son regard sur le chemin. Elle ne regarde plus autour d’elle, elle ne peut pas voir que la végétation s’épaissit, que les arbres sont très resserrés, qu’il y a de la mousse sur les troncs abandonnés. Enfin, elle ne pense plus à sa peur mais à ne pas trébucher.
Le vent se fait maintenant moins sentir dans cette forêt devenue dense, la chaleur aussi parce que les rayons du soleil pénètrent végétation de plus en plus irrégulièrement. Le temps ne semble plus s’écouler de la même manière dans cet écrin végétal.
Maintenant, ce ne sont que des pierres, des touffes de buissons ras, avec quelques épines. Les arbres ont tous l’air morts avec leurs troncs gris. Pourtant, une pauvre feuillure les décore à leurs cimes.
Elle est absorbée par sa performance. Il faut toujours gagner, gagner sur soi, sur les autres, arriver coûte que coûte, quel qu’en soit le prix. Mais quoi ? De qui s’agit-il au juste ? Faire une performance à vendre, à raconter. Non, c’est d’abord contre elle. Elle est harassée par ses propres questions. Qu’il est facile de suivre les indications données depuis toujours. Ecouter ses parents, écouter à l’école puis faire des études. Supporter toutes les épreuves de la vie en surnageant au dessus en pensant d’abord à soi. Pourtant c’est plus fort que soi, l’envie de plaire tord la réalité. Elle veut réussir à l’école pour faire plaisir à ses parents. Ensuite, cela ne l’intéresse plus du tout de vouloir faire plaisir à ses parents. Elle veut maintenant plaire à ses amis, s’habiller comme eux, boire et fumer comme eux, écouter la même musique … Ensuite l’envie sexuelle arrive. Il faut trouver le bon partenaire qui saura être attentif sans être intrusif. Elle s’attache vite mais se détache au même rythme. Les autres n’ont plus d’importance, si ce n’est que de faire comme tout le monde. Se mettre en couple pour ne pas rester seule. Vite, il faut trouver un partenaire avant que le marché soit épuisé. La chance entre en ligne de compte car il n’y a pas de choix, juste des opportunités à saisir. Il en est de même pour le travail, saisir toujours les opportunités … et ne pas réfléchir. Continuer à ressembler à la troupe, faire plaisir à ses parents, être indépendante financièrement et affectivement … même si cela est le cas depuis bien des années.
Sa seule dépendance est celle de sa pensée qui l’assaille constamment. Ai-je bien fait ? Ai-je été correcte ? Gentille ? Pourquoi toujours se poser cette question au fond ?
Ensuite, il s’agit de s’arranger pour que le partenaire trouvé reste et corresponde un tant soit peu à ce qui convient pour les amis et la famille, une bonne situation, une bonne éducation, les mêmes exigences professionnelles …. Il faut une base solide pour construire un avenir commun.
Elle s’est arrêtée, essoufflée, elle n’a pas eu le temps de comprendre où en elle était qu’elle est arrivée à un endroit où nul chemin n’apparaît. Elle s’assied sur une souche coupée de longue date. Ses chevilles sont douloureuses. Elle se masse doucement les jambes en contemplant autour d’elle l’endroit désert et désolé où elle est arrivée.
Le soleil parvient avec difficulté à se frayer un chemin à travers les branches nues et grises des arbres alentour. Elle ne trouve plus aucune direction à prendre. Elle s’est engouffrée dans cette forêt hostile sans réfléchir ni faire attention à sa position. Seuls les cailloux coupants ont retenu sa vigilance.
Les derniers rayons de lumière ont une trajectoire oblique, la nuit va venir. Elle a froid par réflexe, il ne faut pas rester sans bouger car la transpiration de toute à l’heure va être glaciale pour de bon.
Elle se lève alors qu’elle n’a pas encore décidé de la direction à choisir. Vers où se diriger ? Comme toujours, il faut décider, voilà ce qui compte. La réflexion est annexe.
La nuit est arrivée alors qu’il faisait si chaud toute à l’heure, comme si c’était pour toujours.
Son corps est déjà endolori, il faut qu’elle se remette en marche très vite pour qu’il lui obéisse encore correctement.
Elle s’assied à nouveau et cherche à se souvenir d’où venaient les derniers rayons du soleil. En se remémorant sa position assise sur la souche coupée en biais, elle se place alors de la même manière. Elle est rassurée, elle a trouvé la solution. Elle repart dans le sens inverse. Tout va bien aller. Elle regarde moins les cailloux coupants, se dit qu’on verra bien, s’ils doivent la blesser, tant pis, l’important est de garder le cap trouvé. Elle se concentre désormais sur les arbres qui l’entourent, observe la moindre évolution du paysage, guette l’apparition de nouveaux buissons, moins denses, moins resserrés. Elle lève les yeux vers ce ciel caché, guette les mouvements de la nature.
Enfin une sorte de sentier apparaît, il descend légèrement, les buissons sont nouveaux, porteurs de petites fleurs refermées avec la nuit, elle les devine blanches et mousseuses mais pas odorantes comme les herbes.
Elle réalise qu’elle n’est pas montée pour accéder à cet endroit hostile de toute à l’heure. Comment se fait-il qu’elle descende maintenant ? Cela n’a pas d’importance, ce qui compte à présent est d’avoir trouvé un sentier. Or il y a bien un sentier. Elle continue sans prêter attention à son corps, celui-ci lui obéit. Ses pensées sont concentrées sur la mécanique de la marche. Il faut continuer à avancer jusqu’à ce qu’elle trouve quelqu’un, une habitation, une route. N’importe quel moyen fera l’affaire pour retrouver sa voiture et ainsi rentrer chez elle.
Sa gorge est sèche, la nuit s’accompagne d’une petite rosée, elle lui donne une fraîcheur qui n’apaise pas sa soif. Elle est impatiente de rentrer. Il faut rentrer à tout prix. Elle n’anticipe plus rien, elle scrute les alentours pour découvrir la route qui ne manquera pas de surgir.
Encore de la descente, jusqu’où cela peut elle la conduire ?
Elle économise ses forces et sait que la civilisation n’est jamais bien loin dans ces lieux. Elle stoppe devant un panneau à peine lisible dans cette pénombre.
Maintenant il est possible de retrouver un peu de réconfort, sa faim grandit. Elle songe déjà à la longue douche puis à la douceur des vêtements propres et frais qu’elle portera.
Enfin tout ceci ne sera qu’une petite aventure à raconter aux collègues le lendemain, si tant est que cela puisse les intéresser … elle est prête à recommencer, elle n’a pas eu peur, elle a eu le plaisir des sensations de son corps, le plaisir de profiter des beautés de la nature. Elle sait qu’il s’agit d’une ressource infinie, dont elle peut disposer toujours, sans regrets ni obligations en retour.