La voix de Nicolas Demorand a toujours sonné à mon oreille d’une manière spéciale, une retenue dans le rythme des mots, posée, réfléchie, et parfois presque douloureuse. A son image de bipolaire ? Qui suis-je pour le dire ? La phrase « Je suis un malade mental » est répétée sans cesse au début de ce récit. Pour nous convaincre, nous habituer à l’idée que cet homme de radio si apprécié, est un malade mental.
Il craint d’être démasqué, comme s’il était un imposteur. Il a honte d’être malade mental, pourtant il n’y peut rien. Notre société lisse déteste ce qui ne l’est pas. Alors un homme comme lui n’a pas d’autre choix que de cacher qui il est ou de prendre un énorme risque d’être rejeté, lui le rugueux à l’intérieur.
Il est un patient qui a beaucoup – trop – patienté. Il décrit tout ce qui le définit comme malade, il est incompris des médecins et se trouve très seul tout le temps de cette errance de médecin en thérapeutes, analystes, psychiatres … sans que personne ne s’interroge à un moment sur l’inefficacité des médicaments pris avec tant de soin et d’attente.
L’idée du mépris des gens et en particulier des médecins pour les fous est effleurée. L’idée de s’autoriser des erreurs parce que le patient est si seul, incompris, traverse l’esprit.
Nicolas Demorand a enfin eu « le sentiment si rare d’être entendu et compris ».
Voici un livre à lire par tout le monde pour apprendre à cesser de juger la maladie mentale, livre simple, efficace, si bien écrit.
Ce roman traite tous les aspects de la vie à l’époque victorienne : l’avènement de l’industrialisation, les changements de société, la politique, l’amour, le travail. Le livre débute avec légèreté : une jeune fille observe les préparatifs de mariage de sa cousine riche. Celle-ci va quitter Londres puis suivre son mari militaire à Corfou. Margaret, l’héroïne, retourne chez ses parents qui vivent à la campagne dans le Sud de l’Angleterre.
Son père, pasteur, a décidé de changer de vie et de devenir enseignant dans une ville industrielle du Nord, Milton. Il en informe sa fille aussitôt revenue chez elle, pour la charger d’annoncer la nouvelle à sa femme et organiser les formalités pratiques. Margaret a dix-neuf ans, aucune expérience de la vie, surtout à cette époque du début du 19ème siècle et ne connait guère ses parents qu’elle avait quitté dix ans plus tôt. Il est inouï d’observer les atermoiements de cette jeune femme, prise dans un tourbillon auquel elle n’a pas d’autre choix que de faire face. Terminé les essayages de toilettes pour le bal, les soucis sont d’un autre ordre.
Margaret est sensible et intelligente, elle s’adapte sans renoncer à qui elle est. Il s’en suit beaucoup de péripéties, de rencontres, sur fond de l’avènement de la révolution industrielle.
Contrairement au père doté d’un faible caractère, sa fille fait souvent preuve de force et de détermination. Comment ce livre a-t-il pu plaire ? D’autant qu’il a été écrit par une femme ? Ce roman est paru sous forme de feuilleton dans la revue de Charles Dickens, vers le milieu du 19ème siècle. Il a été traduit en français en 2010. Je ne sais pas comment il a été reçu à l’époque ni si ce roman est populaire au Royaume Uni. Zola écrira bien plus tard sur la révolution industrielle.
Gaskell analyse les situations, les rend vivantes et saisissantes. En particulier, les rapports entre les patrons et ouvriers sont très sensibles, fluctuant selon une humeur, un évènement extérieur, tout est inflammable d’un moment à l’autre. Gaskell mérite une notoriété plus large ici.
Tout comme la brume, ce récit s’estompte aussitôt refermé l’ouvrage. Guillaume Gallienne écrit son expérience organisée puis déçue de sa nuit dans un musée de son choix, à la demande de son éditeur. Rien ne se passe comme prévu pour lui, le musée n’est pas celui qu’il voulait, c’est trop tard, il va aller au bout de sa nuit malgré tout.
Ses remarques sont touchantes mais ne laissent pas une impression si marquante, juste le plaisir sur le moment de partager sa colère, l’histoire familiale, tout sauf banale, le tout servi avec beaucoup d’amour. On en a toujours besoin.
Abandon à la page 290, cette lecture est trop difficile pour mon petit cœur tendre, poursuivie par égard pour cet auteur que je respecte, mais qui sait plonger le lecteur dans des abymes d’angoisse. Je l’avais constaté pour son autre livre « Les pêcheurs », lu en entier celui-là, en souffrant tout de même.
Le mécanisme de narration a achevé de me décourager car c’est l’âme du héros qui narre l’histoire et toutes ces incantations à des dieux inconnus de moi ont eu raison de ma volonté de prolonger. Je le regrette car le récit avait beaucoup d’intérêt : comment un jeune nigérian, orphelin et pauvre, se retrouve à Chypre pour y étudier afin de convenir à la famille de sa belle ? Il est l’objet d’une arnaque cruelle de la part d’un de ses amis d’enfance et se retrouve dépouillé de tout en toute innocence. A reprendre avec un moral au plus haut.
Une relation entre un garçon et une jeune fille est dépeinte au fil des ans. Ils sont différents des autres élèves du lycée. Lui ne veut pas l’admettre et s’efforce de s’intégrer. Elle l’assume totalement, et refuse les règles sociales. Marianne l’attire malgré tout, il a une relation avec elle, à l’insu des autres. Sa mère est la femme de ménage de la famille de Marianne. Ils découvrent l’amour physique. Ils postulent à la prestigieuse université de Trinity à Dublin, et y sont reçus ensemble. Les rôles sociaux s’inversent alors, il n’est plus à l’aise avec les étudiants, elle devient populaire. Leur relation subsiste.
L’auteure tisse sa toile autour d’eux, entraine le lecteur par des phrases sensibles, subtiles, pour décrire la vie de ce couple assorti de deux être « différents ».
Ce roman m’a touchée, puis lassée puis émue à nouveau, et en définitive, il ne m’en reste aucune impression.
Même si l’auteur est très populaire au Bengale, ce livre est paru en français en 2021, traduit en français à partir de sa traduction en anglais, soit près de trente ans après sa parution originale.
Ce roman enchanteur est semblable à un conte se situant au siècle dernier. Lata, épouse pauvre d’un aristocrate, se démène avec sa situation car la famille s’avère ruinée. Elle craint la tante de son mari. Celle-ci, peu avant sa mort, lui confie un coffre rempli d’or et de bijoux et lui intime l’ordre de se taire à ce propos. Elle ne dit mot, redoutant toujours la tante même si elle n’est plus de ce monde, car celle-ci vient la hanter régulièrement.
Ce livre se lit tout seul, il est envoûtant et se termine un peu curieusement, charme de l’étrange « étranger ». Nos observations de mœurs et cultures différentes nous enrichissent assez sûrement, c’est vraiment le cas avec ce court récit.
En trois phrases, je suis Kambili, la fille d’un nigérian riche et intégriste. Je suis la fille de mama, effacée par son mari et la sœur de Jaja, mon adorable frère. Je ne pense rien, je ne peux pas penser. Je n’ai sans doute jamais pensé. J’ai peur tout le temps, tous les jours, de mon père, de ce qu’il pourrait me faire ; je le vois torturer ma mère et mon frère. Nous vivons à Enugu, dans une riche concession nigériane. Mon père distribue sa fortune pour asseoir sa puissance. Je pense tout le temps à ce que je pourrais dire pour lui plaire, à faire ce qu’il attend de moi. Il nous donne à moi et à mon frère un emploi du temps quotidien détaillé, y compris pour les jours de vacances.
D’entrée de livre, l’héroïne laisse supposer que tout cet édifice de violence ne tient plus guère, il reste au lecteur à découvrir de quelle façon il va s’effondrer. La vie autour d’eux est plus forte. Les personnages de la tante Ifeoma et de ses enfants sont magnifiques, on aimerait faire partie de cette famille joyeuse et aimante. Pas Kambili, elle craint trop de déplaire à son père. Cette histoire familiale a pour fond la violence des grèves, les manques d’eau, d’essence, d’électricité, les énormes différences entre les riches et les pauvres, l’envie de partir du Nigéria si l’on peut.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas autant aimé un livre. Celui-ci est l’un des premiers écrit par Chimamanda Ngozie Adichie, un des meilleurs pour moi de cette auteure.
Ce beau petit livre rassemble des écrits divers : réflexions, impressions, scènes de la vie de Lafcadio Hearn et contes traditionnels rapportés par l’auteur. Des estampes illustrent le texte, entre autres celles d’Hiroshige ou d’Hokusai. L’auteur est parti à la découverte du Japon à la fin du 19ème siècle. Ce n’est pas un premier voyage loin de son Irlande, mais il tombe totalement sous le charme de l’archipel nippon, au point de se faire naturaliser japonais et d’épouser une Japonaise. Il tiendra la chaire de littérature anglaise de la célèbre université Waseda. Ses impressions du Japon au tout début de l’ouvrage sont saisissantes, touchent au cœur du voyageur qui, plus de cent ans après, ressent en partie les différences et singularités de ce merveilleux pays et de ses habitants. L’intérêt est plus mitigé en ce qui concerne les textes suivants, un peu trop érudits ou faisant de trop nombreuses références au vocabulaire ou aux notes de Hearn en fin de livre. L’ascension du Mont Fuji est bien intéressante, et épique. Voilà un joli document à offrir aux passionnés du Japon.
La première partie est consacrée à Chiamaka qui voudrait se marier, tout en gardant sa totale liberté pour écrire. N’étant pas sûre d’elle pour écrire, elle rédige des récits de ses voyages, voyages qui requièrent aussi sa liberté. Elle vit aux Etats-Unis où elle a suivi des études supérieures. Ses parents, riches nigérians, subviennent à ses besoins. Ses amoureux sont tout sauf irrésistibles, Darnell est méchant, distant, Chuka sans fantaisie, et l’Anglais est … marié ! Est-ce une performance d’écrire sur un personnage peu attachant comme Chiamaka ? Il y a de jolies phrases bien senties pourtant.
Zikora est le personnage de la seconde partie qui commence très fort avec son accouchement doublement douloureux. Elle est une femme puissante, avocate accomplie, qui se retrouve à la maternité avec sa maman venue du Nigéria pour l’occasion. Elle aussi a voulu un mari. Mais n’est-on pas seule quoiqu’il arrive ? Malgré le mariage ? D’où vient cette pression familiale qui pèse si lourd sur les épaules de ces femmes « qui ont tout pour elle ? ». Ne serait-ce pas le dernier bastion du patriarcat, relayé par les femmes entre les générations ?
Avec cette femme au caractère assurément moins lisse, moins gentil que Chiamaka, sa meilleure amie, le roman devient plus subtil. Le sujet central se découvre peu à peu, « on ne connait jamais bien les gens, même son compagnon ». D’où l’idée qu’il faut parler, parler beaucoup, tout comme font les femmes entre elles pour se soutenir. La faiblesse de la relation entre les hommes et les femmes est dépeinte tout au long de ces parcours de vie. Les femmes ne mesurent pas l’ignorance des hommes à leurs propos … Ont-ils vraiment envie d’en savoir plus ? Pas si sûr …
La troisième partie est consacrée à Kadiatou, au départ en Guinée, puis aux Etats-Unis où elle a réussi à se construire une existence dont elle est fière, qui l’autorise à avoir des projets pour sa fille qui étudie au lycée. Tout bascule pour elle. L’auteur ne se cache pas de s’être inspirée de l’agression de Nafissatou Diallo par DSK. Toutes les étapes de ce drame sont dépeintes avec finesse et on vit intensément cet évènement pourtant si connu. Kadiatou est au service de Chiamaka. Celle-ci soutient Kadiatou et sa fille, avec son amie Zikora et sa cousine Omelogor.
Omelogor est le personnage central de la quatrième partie. Elle a créé un blog qui tente d’éduquer les hommes tout en les amadouant. C’est génial. Chimamanda Ngozie Adichie prend son rythme avec ce personnage, elle nous offre quantité de belles phrases. Omolegor, drôle et généreuse, souffre en apparence plus que Chia et Zikora, parce qu’elle s’exprime librement. Elle étudie les hommes à son travail et les utilise comme un homme le ferait. C’est très bien vu, cela donne du relief à son histoire. Omelogor veut être elle-même, sans concession pour conserver ses émotions intactes. Parfois, elle est confrontée à plus fort qu’elle. Par exemple, la scène à l’université est incroyable.
Le livre est à tiroirs, que l’on tire à sa convenance. C’est le premier roman que je lis où des personnages sont à la fois noirs et vraiment très riches, petite provocation dans notre imaginaire de blanc « progressiste ». Même s’ils sont bien différents de moi, je me sens très proche de ces femmes.
Sommes-nous capables de rêver si nous ne nous connaissons pas ? Dans quelle mesure nos rêves viennent de nous ou des autres ?
Les deux nouvelles de ce petit recueil ont pour point commun d’avoir comme personnage principal une femme et se déroulent dans la Chine des années 1940. C’est très déroutant et « étranger ».
L’héroïne de la première histoire vient d’un milieu aisé, très contraignant pour elle, même si elle a pu divorcer et revenir dans sa famille. Lio-su saisit un conciliabule entre un genre de marieuse et un membre de sa famille, pour trouver un bon parti pour sa jeune sœur. Lio-su accompagne celle-ci pour faire connaissance de Fan, un excellent parti puisque c’est un homme riche et jeune. Las, il tombe sous le charme de l’ainée. Elle hésite, semble vouloir céder puisqu’elle n’a pas d’autre perspective. Mais il pourrait bien profiter de la situation où elle se trouve. Elle se méfie, semble vouloir céder à nouveau, suit l’entremetteuse à Hong Kong … où se trouve Fan. Malgré ses atermoiements, Lio-su est magnifique de finesse et de détermination. Les échanges entre Lio-su et Fan sont délicieux, délicats, subtils.
La deuxième nouvelle, « Ah Hsiao est triste en automne », se déroule dans l’appartement d’un étranger volage. Ah Hsiao est la jeune femme à son service, une amah. Elle prend des responsabilités, rencontre les autres amah de l’immeuble, s’occupe de son petit garçon avec rudesse pour montrer aux autres qu’elle est forte … C’est intéressant car il est rare de pénétrer dans ce genre d’univers.
La traduction d’Emmanuelle Péchenard est très réussie. Eileen Chang a été désignée par The New York Times comme « La géante de la littérature chinoise ».