Le point de départ de ce roman est excellent. Un jeune homme se sait condamné dans les deux années à venir. Il va perdre peu à peu la mémoire. Sa famille souhaite qu’il participe à un programme médical. Ne voulant pas terminer sa vie dans un hôpital, il poste une petite annonce sur un site internet pour trouver quelqu’un qui l’accompagnera dans son dernier voyage, un road-trip dans le sud-ouest de la France. Joanne se propose. Ce n’est que le début de ce gros livre de plus de huit cents pages. L’écriture est fluide, sans fards, tout est détaillé, il y a beaucoup de petits passages qui m’ont étonnée. Par exemple, Joanne demande à quelqu’un de l’accompagner. Celui-ci est occupé, ce sera une autre personne. Ce micro-fait dure plus d’une page. Je me demande si cela est nécessaire d’avoir cet épisode, mais est-ce nécessaire que toute l’action soit efficace ? Et pourtant, cela crée une atmosphère réaliste. Le personnage de Joanne est douloureux, celui du héros prévisible. Les descriptions donnent bien envie de parcourir les ruelles des villages, admirer les points de vue dans la montagne, découvrir les sentiers.
Ce livre est parfait pour une parenthèse, facile à lire, à reprendre. Il m’a bien changé les idées, sans les bouleverser pour autant.
Ce récit est celui de l’auteure, au moment de sa vie où elle travaille à sa thèse d’anthropologie, sous la direction de Claude Lévi-Strauss. Nous sommes en 1975, elle décide d’aller étudier les Rgaybat, une population saharienne, sur suggestion de l’un d’entre eux, étudiant comme elle, qui lui propose de lui donner un contact sur place. Ainsi, elle est introduite de famille en famille. Nous suivons son long séjour qui va l’amener d’une ville à un fort, d’un fort à un campement sous tente. C’est tout à fait passionnant de s’immerger dans ces familles avec ces coutumes déroutantes. Par exemple, il lui faut une patience infinie pour attendre une Land Rover qui doit l’emmener à son point de rendez-vous suivant. Il y a aussi cet homme qui l’invite à dîner et qui mandate une femme de sa famille pour la faire sortir du restaurant pour qu’ils ne soient pas vus ensemble dans la rue. Tout est décrit avec tendresse et délicatesse, un recul respectueux des autres. Elle ne juge pas, elle cherche à comprendre les règles au plus vite pour éviter de blesser ses hôtes si généreux. Leur accueil est vraiment extraordinaire. Je me suis attachée aux Rgaybat comme Sophie Caratini, et à elle aussi je dois dire. On a envie d’en savoir plus encore. L’ombre de la guerre est là, le Front Polisario vient d’être créé, il y a les problèmes de frontières érigées par les colons espagnols, français, marocains et algériens. A chaque fois que j’ouvre ce livre, je suis plongée dans l’univers étranger des Rgaybat et c’est source de surprise, d’admiration et de curiosité. Merci à Sophie Caratini de nous partager son expérience exceptionnelle. Je ne peux m’empêcher d’imaginer l’effarement des Rgaybat qui ont pu venir en France.
Voilà le livre idéal par excellence … je n’ai même pas eu besoin de marque-page, c’est dire si je l’ai lu très vite. L’auteure nous brosse, en de très courts chapitres, la vie de Vi, jeune fille née en Indochine dans une famille aisée. Un jour, elle s’enfuit par bateau avec sa mère, ses trois frères et une amie de la famille. Elle commence une nouvelle existence à Montréal et nous suivons son parcours où elle nous enseigne les us et coutumes, la petite histoire dans la grande avec une immense délicatesse pour évoquer les horreurs qu’elle a traversé. Kim Thúy sait raconter, elle pourrait raconter à propos de n’importe quel sujet, ce serait touchant, un peu amusant, fascinant aussi. Et c’est une femme adorable, car j’ai eu la chance de la rencontrer au salon du livre de Paris.
Voici un livre à lire et à relire, comme tout livre de philosophie, à partager aussi. J’ai mis des mois à déguster à petites bouchées les idées, les digérer. Ces idées sont présentées en courts chapitres, encourageant la lecture et la reprise du livre.
La question d’être à sa place se décline de toutes les façons et Claire Marin les explore avec de nombreuses références littéraires et philosophiques. Cette question est universelle, revendiquer sa place, ne pas se déplacer … voici ci-après ce que j’en ai retenu, en vrac, ce qui peut sembler parfois trivial mais invite à la réflexion.
L’idéal semble d’être à la fois en mouvement et d’avoir un nid. Bouger sans cesse peut être l’enfer et ne jamais bouger aussi. Le lieu où nous restons parle de nous. « La place qu’on garde nous inscrit dans une certaine continuité, mais elle peut aussi briser l’élan en nous ». « Cette capacité à être autre qui fait notre réelle liberté ». On est autre selon les lieux et les gens. C’est intéressant de s’exercer à être autre, on s’apprend en quelque sorte. Or ce risque n’est pas bien accepté, compris, accessible.
Cette histoire de place n’est pas seulement géographique mais sociale. « Rester à sa place, c’est rester silencieux, ne pas parler de ce que l’on n’est pas censé comprendre, ce qui ne « nous regarde pas » ». Combien de fois j’ai entendu cette phrase enfant … alors que cela aurait pu être une ouverture et une manière de rassurer, de dédramatiser.
« Celui à qui on ordonne de rester à sa place est précisément celui qui a déjà commencé à regarder ailleurs ». Sans commentaire.
Il est important de ne pas renoncer à sa personnalité, quelle que soit celle-ci.
Il y a ceux qui ne peuvent pas trouver leur place car on ne veut pas qu’ils soient inférieurs mais invisibles. Claire Marin cite les exemples de FANON et BALDWIN. Il y a ceux qui restent au seuil de la société, comme les handicapés.
Elle cite « Vingt-quatre heures de la vie d’une femme » de Stefan ZWEIG : « De longues années d’ennui et de déceptions prédisposaient une femme à s’enfuir, comme les enfants du conte, avec le premier joueur de flûte venu. Si on se laisse prendre par la passion, c’est parce qu’elle nous délivre une identité dans laquelle on s’est laissé enfermer, par contrainte, habitude ou résignation, ainsi que la frustration de n’être pas vraiment soi-même. » Il vaut mieux s’appliquer à être soi-même le plus tôt possible et aider ensuite ses enfants à s’appliquer à être eux-mêmes.
« On a réduit nos vies et on a réduit nos corps ». Il est nécessaire d’échapper au piège d’une place fixe et définitive …
Comment avoir la sensation de sa propre place ? Et que cette place, par son histoire, son inconscient, peut se révéler incompatible avec la place d’un autre, sans savoir pourquoi mais à cause de cette histoire et de cet inconscient de l’autre. C’est l’œuvre d’art qui sonne accès à cette autre place, celle du créateur.
« C’est la puissance de l’œuvre de nous déloger, nous faire sortir de nous-mêmes et de nous rendre sensibles et accessibles à d’autres vies, d’autres places que la nôtre ».
L’idée d’accéder à soi par le biais de son corps.
Elle cite Michel Foucault « Ainsi je suis à ma place quand je suis « ici », situé, présent ». C’est si vrai, rester attentif au moment, bien en profiter ou s’aider à le surmonter, selon.
« Le sujet s’élabore dans la rupture plutôt que la continuité » : adopter l’histoire familiale n’est guère courageuse et conduit au risque de renoncer à soi, vivre par procuration. Il vaut mieux ne pas craindre la solitude et l’inédit.
En relisant une citation de Pérec, me revient violemment à la mémoire la détresse ressentie entre deux déménagements étudiants. J’ai réalisé que je n’étais bien nulle part, que je ne me connaissais aucun refuge. Je me précipitais, faute de moyens, sur un misérable appartement. J’ai compris que la maison familiale n’était pas un refuge mais une source d’angoisse, émotion ressentie à chaque fois que j’y retourne. C’est peut-être pour cela que j’ai pris tant de soin à choisir les meubles, les tableaux, les objets qui m’entourent et m’apportent de la joie, tout comme mon jardin qui vit sous mes doigts, au gré de mes désirs de fleurs, d’odeurs, de légumes et de fruits.
« Si je n’ai pas connu l’insouciance de l’enfance, si l’on m’a refusé cette première place, ma vie d’adulte pourra être fragilisée par cette ellipse douloureuse ». « Les béances du passé, comme des gouffres de tristesse où l’on s’enfonce parfois, continuent à aspirer nos élans ».
« Le droit éphémère à être aimé, le baiser d’une mère comme la validation d’une enfance ». Aucun souvenir de baiser du soir, de lecture avant de dormir. Ma petite sœur cadette de sept ans, m’a confié récemment craindre de monter le grand escalier de pierre pour se coucher seule, alors qu’elle avait quatre ou cinq ans.
Chacun trouvera écho en soi à cette lecture qui replace les places …
Trouvé au salon du livre de Paris, j’ai feuilleté en plusieurs endroits les pages ce petit livre (69 pages) à la jolie couverture et avec un titre qui accroche le regard, regard noyé parmi les montagnes de livres présentés. Ces pages me semblaient la promesse d’un plaisir de lecture, inutile de connaitre le sujet. Celui-ci se dévoile au détour de petites scènes se déroulant à différentes époques de la vie du personnage principal. Il en résulte une sensation de grand vide, pas seulement un décalage relevé par les enfants à l’école, mais un manque d’amour qui empêche. L’écriture est là, évidente, saisie par l’héroïne qui se cherche souvent. Elle la prend pour s’aimer, être confiante. Ce très beau texte a été avalé d’un trait.
Je n’ai pas saisi toutes les incursions dans le texte, respiration ? Décalage encore entre ce qui est présenté et la vraie vie ?
Une jeune femme saute d’un train en pleine tempête de neige. Elle est désespérée, elle n’a pas le choix. Pourquoi ? Miraculeusement, elle est recueillie par un chef de gare improbable, terriblement seul.
Dans un premier temps, elle lui est reconnaissante de lui avoir sauvé la vie. Il la considère comme un miracle venu le sauver de la folie qui le guette. L’équilibre vacille entre eux, leur promiscuité devient insupportable…
En très peu de pages, le lecteur ressent avec force toutes les émotions des deux personnages.
Cette nouvelle m’a été offerte par les éditions Zulma lors du dernier salon du livre de Paris. Elle est à paraître dans un recueil, et donne envie de découvrir d’autres nouvelles de cette auteure turque contemporaine.
Sa densité de récit est remarquable, le point de départ excellent.
Éditée il y a vingt-quatre ans, elle est intemporelle.
Sophie Loubière nous « installe » dans un quotidien de 2224. Il y a eu un grand effondrement dans le passé. Les habitants luttent pour leur survie dans un milieu irrémédiablement hostile. La chaleur peut s’avérer par moments insupportable … Il n’y a plus que dix millions d’habitants sur la planète Terre. Par petites touches, elle introduit de nombreux faits, le décor s’installe au fur et à mesure des évènements dans la famille de Rachel, X et Néo leur fils. Rachel doit disparaitre définitivement dans vingt-huit jours. On ne sait pas ce qu’il adviendra d’elle, tout comme elle, si elle ne choisit pas de se suicider comme sa propre mère a pu le faire en son temps … Rachel a cinquante ans. Le symbole est fort et la question se pose des vieux à terme. Là, les hommes ont le droit à leur vie entière. Or cette règle est ainsi car les hommes ont eu pour la plupart un problème de stérilité. On demande aux hommes fertiles de prendre une nouvelle femme après le départ forcé de la précédente.
Le style a pesé lourd dans l’abandon de cette lecture qui pose des questions passionnantes. Trop de descriptions sans véritable intérêt, des renvois de bas de page sur des concepts inventés … ralentissent terriblement l’action. Pourtant ce livre est un plaidoyer pour nous réveiller, nous avertir sur une catastrophe à venir.
Cela pourrait être le récit d’une courte période de la vie d’une femme de nos jours. Elle est mariée, mère de famille, son père est mort, elle part vivre un an à Montréal avec sa famille, une parenthèse dans sa vie. Le mois précédant leur emménagement à Montréal, la famille occupe une location dans un endroit un peu reculé du Canada, une maison qui n’a pas changé depuis des décennies, dans un lieu spécial, chargé d’histoire, avec des habitants qui sont tous liés entre eux. Tout de suite, la propriétaire de la maison lui fait la proposition d’aller dès le matin suivant se baigner dans un lac. Elles ne seront pas seules, toutes les habitantes du lieu y vont ensemble. La balade est rude pour cette femme, les autres ont l’habitude d’y aller tous les jours, quel que soit le temps. Elles se baignent nues ensuite dans cet endroit isolé. Jour après jour, elle va à la rencontre d’elle-même et de sa féminité.
L’écriture de ce petit livre lui donne plus l’aspect d’un témoignage qu’un roman, de très jolies petites sentences sonnent bien juste et le rendent attachant.
« Je n’aime pas voir resurgir des gens du passé que j’ai perdu de vue. J’ai toujours peur qu’ils ne me parlent de moi comme de quelqu’un que je ne connais pas. »
« J’étais dans l’impossibilité totale de vouloir. J’étais faite pour devoir. Et l’acquittement de ce devoir fabriquait ma vie jour après jour. »
Ces bains nues font écho en moi, aux bains publics au Japon où je me suis rendue avec ma fille ainée. Je me souviens de sa surprise de me voir nue et vue par les autres ainsi. Elle était étonnée du naturel avec lequel je m’étais dévêtue. J’avais alors envie de faire comme toutes les autres femmes présentes, m’intégrer à leur rituel de bain, en profiter comme n’importe qui, japonaise ou étrangère, même si mon corps, mes cheveux blancs touffus criaient nos différences.
Je pense que l’héroïne profite de cette sororité qui lui est offerte, d’autant qu’elle ne la guère vécue jusque-là.
Qui connait Roger Casement ? Cet homme est né en 1864 en Irlande d'une mère catholique et d'un père protestant. Très tôt orphelin, il est élevé par sa tante avec ses frères et sœurs. Alors qu'il est tout juste majeur, il décide de partir pour le Congo pour participer à l'aventure que représente à ses yeux le colonialisme. A cette époque, le Congo est sous protectorat belge et le roi Léopold II a décidé de se l'approprier, avec l'aval des pays européens. Sous couvert d'apporter humanisme, religion, soins, il y a une exploitation féroce du caoutchouc.
Casement déchante très vite, lui qui croyait apporter au peuple congolais les bienfaits de la civilisation. La sauvagerie est du côté des européens et il va la dénoncer dans un rapport remis au Parlement Britannique. Cela le rend célèbre, adulé et détesté en même temps.
Sa carrière de diplomate se poursuit au Pérou, fort de ce coup d'éclat, pour examiner ce qui se déroule dans des les exploitations de caoutchouc appartenant à une société soutenue par les Anglais.
Son corps et son moral ont été éprouvés par ses expéditions tant en Afrique qu'en Amérique du Sud.
Mario Vargas Llosa prend le parti de nous conter le parcours de Casement par des chapitres relatant ses exploits en alternance avec des chapitres où il est en prison, en attente d'une éventuelle condamnation à mort.
Impossible de comprendre comment il en est arrivé là et ce suspens aide à supporter la lecture des descriptions des exactions au Congo et au Pérou. Nous constatons à distance les souffrances endurées par des gens innocents, jusqu'à l'anéantissement de leurs vies, de leurs cultures, de leurs peuples.
Au détour de quelques dialogues avec des visiteurs de Casement en prison, il est question de son homosexualité, répréhensible à l'époque.
Voici un livre bouleversant qui enseigne aussi bien sur le colonialisme que la lutte des Irlandais pour leur indépendance.
Toutefois, la lecture de ce roman semble bien longue du fait de son propos douloureux et exhaustif.
Ce roman dépeint le conditionnement familial, l’emprise de l’éducation sur deux jeunes filles, amies depuis toujours. Elles sont du quartier de Brooklyn à New York, leurs pères font partie de la mafia italienne. L’un a secrètement le projet de s’en échapper, l’autre doit s’en « débarrasser » pour grandir et asseoir sa puissance. Elles restent amies malgré tout. En revanche, les mères ne se parlent plus …
Nous suivons pendant plusieurs années leur amitié très forte, impressionnante.
Ce livre décrit les loyautés et les trahisons des mafieux, leurs codes, l’enfermement moral, l’enfermement tout court, la violence psychologique et physique. L’auteure raconte aussi comment la mafia s’est emparée du désespoir des juifs durant la seconde guerre mondiale, assurant à ces désespérés une intégration en Amérique.
Le style a un peu entravé le plaisir de cette lecture, sa poésie et son emphase était peut-être vouées à apaiser la dureté du récit, je n’y ai pas été sensible.