Cet essai vous guide pour une profonde réflexion sur vos relations avec votre mère. Les phrases sont limpides et sans ambiguïté. Très vite, le lecteur est sollicité, pour approfondir la réflexion, à l’aide d’une sorte de cahier de vacances. Ce sont des questionnaires, des phrases à formuler, des mots qui viennent. L’auteur nous tient la main tout du long, c’est très bien, surtout si on est pétri de culpabilité. Le sujet est dérangeant, voire inadmissible. J’en retiens plein de choses, j’ai bien rempli mon cahier et je vais le relire dans deux ou trois ans, pour établir ma progression. Je mesure combien la thérapie m’a aidée, mais il y a toujours à apprendre, à comprendre et ce livre a trouvé son emploi. À s’offrir sans peur et sans reproches.
L’année 2024 a été peu extraordinaire, beaucoup de livres me sont tombés des mains, je deviens difficile ou ce n’est pas de chance, ou je m’oblige encore trop. Vivement 2025 qui commencera très bien avec un beau roman de Tobie Nathan. Voici donc les livres qui ont été marquants cette année :
« Le monde selon Guirec et Monique » de Guirec Soudée m’a emportée sur les flots, le rire et l'émotion m’on accompagnée tout au long de ce récit autobiographique plein d’énergie.
« Les enfants des nuages » de Sophie CARATINI a été une belle expérience, à renouveler puisque cette anthropologue a écrit de nombreux ouvrages.
« Jacaranda » de Gaël Faye est le meilleur livre de l’année 2024, un grand livre plein de sincérité sur l’indicible, très réussi.
Un petit garçon est assis à côté de son père dans une limousine officielle. Il a rarement l’occasion d’être avec lui et est attentif à ne pas le décevoir. Soudain, une petite fille s’avance devant la voiture pour dire quelque chose. Elle a peut-être son âge, il est surpris et choqué. Le père est le général MacArthur. Il dirige le Japon après la fin de la seconde guerre mondiale. La petite fille est japonaise et est prête à tout pour retrouver sa sœur ainée qui a disparu. Sans réponse après sa lettre au général MacArthur, elle cherche à attirer son attention. En effet, le général promettait à tout japonais qui lui adressait une demande par écrit, qu’il lirait en personne toutes les lettres.
Voici le point de départ ce roman où il y a beaucoup de personnages, chacun incarnant une situation : l’américain qui n’est pas reconnu comme tel parce que ses parents étaient japonais émigrés en Amérique, les Japonais qui avaient migré en Amérique qui ont été placés dans des camps après l’attaque de Pearl Harbor, les Japonais qui ont été poussés à quitter l'Amérique pour retourner vivre au Japon après la guerre. Ce récit est très instructif sur la vie à Tokyo à cette époque. La construction de l’histoire donne un bon rythme à la lecture.
La traduction du livre aurait sans doute mérité une relecture.
Ce roman est en trois parties. Dans la première partie, nous suivons un exilé aux Etats-Unis au moment où il décide de changer de vie. On ne sait pas bien pourquoi. Il accepte des petits boulots, comme chauffeur de bus scolaire par exemple. On devine chez lui un passé violent et intense au Salvador. Il se lasse vite de tout dans cette nouvelle existence qu’il tente de remplir. Il se méfie de tous et il n’a pas tort … une collègue présente chaque jour dans le bus le dénonce abusivement d’harcèlement. Difficile de surmonter pour moi le dégoût pour ce personnage libidineux et glauque pour prêter attention à cette ambiance chargée de soupçons envers les étrangers en Amérique.
La deuxième partie est consacrée à un professeur minable, qui était surveillé par le héros de la première partie. Ce professeur profite d’une bourse qui lui a été accordée pour consulter des archives de la CIA à Washington. Lui aussi a un lourd passé et est tout autant obsédé sexuel et obsédé tout court. Y a-t-il un lien entre toutes ces obsessions ? Les deux héros ont en commun d’avoir de grosses difficultés à mener une vie toute simple. On pénètre, si je puis dire, dans un univers masculin profond. Leur paranoïa pollue leurs comportements.
La troisième partie est un catalogue interminable de comptes-rendus de surveillance des personnages. J’ai lâché l’affaire. Je n’ai pas saisi l’intérêt de ce livre.
Voici l’histoire de Freddy Otash, comment il vécut, comment il est mort. Le roman débute par ses obsèques. À quoi peuvent bien penser les gens présents ? La vie de Freddy O est remplie, frénétique, tout comme le rythme du récit. Ce détective très peu ordinaire est dopé par toutes sortes de substances, pour développer et exacerber ses intuitions et ses mémorisations. Rien ne le rebute, ni balancer un homme du haut d’une falaise, ni travailler pour Jimmy Hoffa – un des plus célèbres mafieux américains – après avoir travaillé dans l’ombre pour assouvir les penchants de John Kennedy. James Ellroy se concentre sur l’année 1962 et débute par la découverte du corps sans vie de Marilyn Monroe. Quelques mois avant, Freddy O l’avait mise sur écoutes et surveillance à la demande d’Hoffa. Hoffa pouvait ainsi obtenir des moyens de pression à l’encontre de Robert Kennedy qui avait déclaré une guerre totale et ouverte contre la mafia.
James Ellroy nous entraine dans le délire de l’époque, les alliances entre les différentes factions représentant l’ordre, le monde poisseux du cinéma, le chantage partout. Je conseille de ne pas chercher à tout suivre dans le détail, l’important est l’impression qui se dégage du maelstrom où il nous entraine, cette folie totale qui se dégage de ce microcosme. Je retrouve l’ambiance intacte de son écriture pleine d’énergie. J’avais découvert cet auteur il y a trente ans avec « Le grand nulle part », j’avais lu plusieurs titres ensuite puis fait une longue pause. Lire James Ellroy reste une expérience unique.
Milan est un garçon qui part pour la première fois au Rwanda avec sa mère, elle est rwandaise. Ils habitent chez mamie, la grand-mère maternelle et retrouvent Claude, un cousin éloigné … pas tant que cela. La mère part tout de suite pour régler des affaires. Elle ne reparait qu’à la fin du séjour. Elle ne répond pas aux questions. Faye sait décrire sans lasser, pour nous plonger dans ces lieux inconnus et nous tient bien éveillés avec des rebondissements incessants. Au fil des pages, les questions s’accumulent à propos de ce que les gens ont vécu en 1994. On découvre que les exactions ont commencé bien avant, en 1959, que la distinction entre les hutus et les tutsis a débuté par des mesures physiologiques faites par les colons belges. Diviser pour mieux régner a été le moteur de ces colons. C’est passionnant et effrayant. Pour autant, les phrases glissent parfaitement, les faits sont pourtant bien épouvantables, et toute la tragédie de ce génocide est déployée de tous les points de vue, les victimes, les bourreaux, les enfants nés après. Il y a une chappe de plomb qui pèse sur toute la société, personne n’échappe à ce drame, d’une façon ou d’une autre et ce drame est si grand qu’il est illusoire d’espérer en sortir indemne. La défiance règne en maitre puisqu’on ne sait pas à qui on a à faire et la question ne peut pas être posée directement, il est si difficile de raconter à ses propres enfants alors à un inconnu, c’est presque impensable.
Gaël Faye nous dépeint toute cette société dont l’intime est brisé, avec intelligence et délicatesse. Il nous démontre que l’affection est un beau sentiment qui peut sauver, tout du moins aider à vivre malgré tout. Merci à lui pour ce cadeau.
Une rencontre était organisée avec Sandrine Colette à la bibliothèque, je me suis dépêchée de lire ce roman avant. Je ne l’ai pas terminé à temps mais j’étais très embarrassée par cette histoire violente. L’impression lors de la rencontre ne colle pas avec celle ressentie à cette lecture. Très vite j’ai senti qu’il n’y aurait pas de répit pour le lecteur vu tout ce qu’elle lui fait avaler dès le début. Un petit enfant grandit chez son aïeule et il est haï par sa mère. Puis devenu adulte, une extinction survient. Survivant, il part à la recherche de la grand-mère, traversant à pied un monde dévasté… et il la retrouve en compagnie d’une femme dont il avait été amoureux avant de partir étudier à la ville. Il est détruit comme le monde autour de lui, tant et tant qu’il obéit à ses instincts de mâle … Difficile de continuer avec pareil héros. Les femmes, sans doute plus habituées à subir, n’ont pas l’air autant entamées psychologiquement. Après avoir lu les trois quarts, j’avale cette potion amère. Je ne comprends pas tous les prix reçus pour ce livre. Une fois encore, le registre glauque fonctionne à plein. A cela s’ajoute un degré zéro de l’écriture, des phrases courtes comme des coups de fouet qui me blessent. Je dois relire des phrases qui n’ont pas de sens, comme pour me retenir un peu. On ressent plus qu’on s’interroge. Grosse fatigue.
Il s'agit d'un recueil de nouvelles très inégales à mon goût. L'une d'elles est l'histoire de deux sœurs. Elle est terrible et juste, l'une est sacrifiée, l'autre préférée. La première va faire justice. Les descriptions sont incroyables, justes, percutantes et efficaces. Chaque nouvelle est assez courte et sobre, mais elle parvient à dégager tout un univers à chaque fois : des odeurs, des sensations. Certaines sont presque glauques, décrivant une misère si éloignée de ce que je connais que j’ai presque eu du mal à la comprendre. A relire plus tard peut-être car j’ai beaucoup apprécié d’autres livres de cette auteure.
Ce livre est très marquant, émouvant, malgré un début empesé, un peu brumeux. Il installe peu à peu en soi des émotions nouvelles. Nous suivons un garçon libyen, entre ses souvenirs d’enfance à Benghazi, ses études à Édimbourg et son présent. Il a choisi cette université après avoir entendu un de ses professeurs parler à la radio. Il raconte aussi son émoi à l’écoute d’une nouvelle lue à la radio par un journaliste libyen en exil à Londres, puis lors de l’assassinat du journaliste.
Bien accueilli par les autres étudiants libyens, il s’intègre et en arrive presque à oublier qu’il pourrait y avoir parmi ses camarades d’étude des espions à la solde du régime de Khadafi. Il rencontre aussi Rana, une Libanaise avec qui il a beaucoup d’affinités. Un jour, Mustafa lui propose une excursion à Londres, on ne sait pas bien s’il lui a clairement dit que ce serait pour protester devant l’ambassade de Libye en solidarité avec les étudiants maltraités au pays. Nous sommes le 17 avril 1984. Sa vie bascule au sens propre ce jour-là. Et le lecteur est emporté par les descriptions saisissantes, les interrogations intenses et inédites du héros. Khaled ne pourra peut-être plus revenir à Benghazi, voir sa famille tant aimée, leur parler au téléphone, leur écrire. Il s’agit peut-être d’un exil définitif, avec la peur ressentie autrefois des exactions du régime, revenue avec plus de force encore à Londres. Il subit les conséquences d’un coup de folie, ou d’une grande innocence, d’une impression de liberté nouvelle ressentie en se rendant à cette manifestation.
Ce récit traite de sujets graves comme l’enfermement moral, la privation de la liberté, c’est très dense et très fort. La manifestation a bien eu lieu, une policière a été tuée et il y a eu des blessés.
L’écriture déroutante de ce petit livre nous entraine dans une mélodie de mots, une poésie, des fulgurances politiques aussi. Il s’agit d’un journal de bord d’une jeune femme qui ne se reconnait plus dans la société de Montréal où elle a grandi. Elle décide de « s’encabaner » : vivre dans une cabane au fin fond de la forêt canadienne. Ce livre commence alors qu’elle y est déjà installée. Il fait moins 40 degrés dehors. Elle doit se préoccuper du bois de chauffage et de l’eau chaque jour pour sa survie. Des coyotes autour de la cabane aussi, surtout quand elle sort pour faire ses besoins.
Entre ses ressentis de toutes sortes, il y a des listes qui égrènent ses interrogations diverses, comme « A quelle température le sang gèle ? ».
Ce livre est un coup de poing, du vécu intense, décalé, qui touche vraiment, c’est rare et bon.