eclat de voix

Publié le 3 Janvier 2020

Beaucoup d'émotions ressenties cette année... Voici les livres les plus palpitants à mon cœur.

« Confiteor » de Jaume Cabre a été la grande et belle révélation, le roman à l'état pur qui offre toutes les possibilités à l'imagination …

La fiction peut tout, en particulier faire réfléchir, c'est le cas de «J'ai couru vers le Nil» d'Alaa El Aswany, un livre qui décrit sous tous les angles la société égyptienne avant et pendant sa révolution, dans toute sa violence. Du même ordre, « Les feux » de Shôhei Ôoka est un récit de guerre cinglant, où la place de la personne est presque oubliée.

Pour rêver un peu et réfléchir beaucoup, « La forêt sombre » de Liu Cixin est un ouvrage dense, plein de rebondissements, à l'imaginaire débridé pour mieux réinterpréter notre préocupation majeure : comment aborder le changement climatique et ses conséquences, à l'instar d'une invasion inéluctable ?

Le dépaysement est total pour « Nous qui sommes jeunes » de Preti Taneja, ambiance moite garantie, dans une Inde actuelle, avec le prix de la pire traduction, non pas de l'indien mais de l'anglais. J'ai adressé un mail à l'éditeur, relevant les erreurs sur les cinq cents dernières pages, sans recevoir de réponse. Cet auteure mérite vraiment d'être mieux traduite et relue, car son livre reste très réussi.

L'année 2020 commence fort, avec de nouvelles nouvelles, qui sait ? A bientôt.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 10 Avril 2019

Elle n’est plus très jeune, elle a dû être très jolie, ses yeux sont brillants, rieurs, entourés de petites pattes d’oies qui attestent d’une bonne humeur. Elle ne sait plus bien quoi faire, elle se sent un peu perdue.

 

Elle s’assied et contemple la salle du restaurant. Il est vide à cette heure, espérons qu’il sera bien plein plus tard. La lumière filtre doucement par les rideaux, le temps est calme. Comment s’en sortir une fois encore ?

L’aide cuisinier a travaillé seulement quelques semaines depuis qu’il a été embauché lors de la reprise du restaurant. Il est maintenant tout le temps en arrêt maladie, il est son employé, personne ne peut être embauché à sa place. Enfin si, lorsque le papier de l’assurance maladie arrive le jour de la reprise du travail, elle contacte tout de suite la boite d’intérim. C’est comme ça, elle doit payer l’intérimaire plus cher que l’employé et le former à chaque fois, lorsqu’elle en trouve un. D’ailleurs, ce matin c’est la panique, une deuxième employé lui a fait parvenir son arrêt maladie. Celle-ci va être opérée d’une tendinite et elle sera absente plusieurs mois. Voilà, impossible de compter sur le tiers de son effectif.

Pourtant ce n’est pas le travail qui manque. Elle commence toutes ses journées à 7 heures pour les finir après le service du soir. Chaque jour, elle lave et repasse le linge des chambres, fait le ménage. Elle travaille six jours par semaine. Elle peut compter sur son mari à la retraite.

Elle ose à peine penser à ce qu’elle gagne tous les mois, personne ne pourrait la croire. Trois ou quatre cents euros seraient inadmissibles pour autant d’heures travaillées. Mieux vaut ne pas compter.

Elle est chef d’entreprise, fait partie des nantis, elle a pu réaliser son rêve et ne doit pas se plaindre. Pourtant, elle ne sait plus trop où elle en est maintenant.

Se plaindre serait avouer son échec. Et arrêter serait se mettre en situation périlleuse : le crédit à rembourser, qui serait assez fou pour reprendre ?

Il faut tenir bon, garder le sourire, accueillir les clients, continuer sans cesse. Elle sait qu’elle n’a pas le choix, c’est comme ça, elle se le répète pour tenir encore.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 2 Mars 2019

Ma chère et tendre amie de toujours, juste un petit mot pour te dire que rien ne change.
J'ai besoin de te le dire.
J'ai gâché l'occasion de nous voir et je m'en veux.
Je m'en veux d'avoir manqué d'affection pour toi. Je me suis sentie impuissante, j'avais envie de dire ce que je pensais.
Je t'aime de tout mon cœur et je t'embrasse.

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Ma chère et tendre amie de toujours, juste un petit mot pour te dire que rien ne change, j'aime la personne au fond de toi, toutes les qualités que tu possèdes et j'aurai toujours un immense plaisir à nous revoir et nous parler.

J'ai besoin de te le dire car je sais avoir manqué de chaleur et d'attention à ton égard lors de notre dernière rencontre. J'espère que tu me pardonneras pour ça.
Je t'ai découverte si différente, trop excitée. Je ne t'ai pas reconnue et … tu ne m'as pas plue. Je Etait-ce-ce à cause de moi ? J'ai gâché l'occasion de nous voir et je m'en veux.
Je m'en veux d'avoir manqué d'affection pour toi, comme si je te punissais. Ce n'était pas ma volonté. Je me suis sentie impuissante, j'avais envie de dire ce que je pensais, être moi comme je m'y emploie à tout instant, or je n'étais plus moi-même.
Mon amitié est intacte, et considérons cet épisode comme une petite écharde dans le doigt, désagréable mais inoffensive.
Je t'aime de tout mon cœur et je t'embrasse.
 
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Ma chère et tendre amie de toujours, juste un petit mot pour te dire que rien ne change, j'aime encore la personne au fond de toi, toutes les qualités que tu possèdes et j'aurai toujours un immense plaisir à nous revoir et nous parler.
J'ai besoin de te le dire car j'ai senti que j'ai manqué de chaleur et d'attention à ton égard lors de notre dernière rencontre. J'espère que tu me pardonneras pour ça.
Je t'ai découverte si différente, trop excitée. Je ne t'ai pas reconnue et … tu ne m'as pas plue. Etait-ce à cause de moi ? J'ai gâché l'occasion de nous voir et je m'en veux.
Je m'en veux d'avoir manqué d'affection pour toi, comme si je te punissais. Ce n'était pas ma volonté. Je me suis sentie impuissante, j'avais envie de dire ce que je pensais, être moi comme je m'y emploie à tout instant, or je n'étais plus moi-même.
Votre relation avec ton mari est une énigme à résoudre : peu de chaleur et d'écoute entre vous. Il en est incapable pour toi. Je n'avais pas mesuré à quel point il en était, vous en étiez. Je pensais qu'il avait avancé – et je frémis à l'idée de ce que cela pouvait être avant ses progrès.
Maintenant la vie est courte et belle, tu le sais, alors sauve-toi avant de sauver ce couple qui n'en a que le nom.
Un couple, ce sont deux personnes qui se respectent, qui font plaisir l'une à l'autre, qui créent ensemble une famille, des moments pour se faire du bien, être heureux. C'est simple au fond. Il y a des désaccords mais ces deux personnes se parlent pour les exprimer et une fois l'un l'emporte, une autre fois c'est un compromis.
Mon amitié est intacte, reste comme tu es au fond de toi et fais grandir cette belle personne, elle le mérite vraiment.
Je t'aime de tout mon cœur et je t'embrasse.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 18 Février 2019

Ce chat est un petit être vivant, qui communique à sa façon : les pupilles dilatées, oreilles en arrière ou soupir de détente absolue. Il a ses besoins et ses envies, rien ne doit les entraver car c'est un être tout à fait libre. Et il y tient. Son rituel le rassure peut-être, dormir la journée, courir la nuit, descendre à la tombée du jour pour profiter d'éventuels câlins. Il tourne autour des chaises et des fauteuils, se frotte contre eux et parfois, contre une jambe. Il est énervé, il saute sur la jambe, sans griffer toutefois. Il me regarde fixement, l'oeil perdu, sans signifier pour autant une intention. Il est tranquille la plupart du temps. Il s'étire, son corps souple n'est plus qu'une corde suspendue, il bâille en même temps, écarte sa mâchoire et laisse pendre sa petite langue rose entre ses dents pointues.

Dès qu'une caresse s'est tue, il lèche avec énergie l'endroit, comme pour se débarrasser de l'odeur intruse de la main. Wolfi chasse, se cache, est un fidèle compagnon pour le jardin, si présent qu'il gène parfois les travaux de bêchage. Il frime presque en sautant avec grâce, l'élan pris de loin. En hauteur sur les branches les plus souples, son regard porte sur son secret royaume. Il miaule quand il rentre, pour remercier peut-être, pour dire bonjour, pour dire qu'il est là.

Ce chat transpire des coussinets dès que la caisse est en vue, et s'enfuie à l'arrivée d'étrangers.

Il vérifie régulièrement qu'il est interdit de monter sur la table. Il est confiant, toujours à boire et à manger.

Il est définitivement tranquille, sa tête repose sur ma main, sa patte est posée sur mon bras ; après un soupir sonore, il ferme les yeux et sa respiration est lente, presque disparue. A lui de décider quand le moment est venu.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 6 Janvier 2019

Les livres sont comme les gens, difficile parfois de dire ce qui nous plait en eux, ce ne sont que des impressions, des sentiments. 

La révélation de l’année est « Lemonde des hommes» de Pramoedya Ananta Toer. Tout juste terminé, je me réjouis d'avance de continuer les trois prochains tomes. Le commentaire du premier va bientôt être publié sur ce blog.

Ce livre allie tout ce que j’aime en littérature : une vraie histoire qui me déconnecte complètement de mon univers, tout en me touchant au plus profond, universelle.

La deuxième révélation a été « Les cavaliers » de Joseph Kessel, un grand livre, qui allie aussi tout ce qui est nécessaire au bonheur du lecteur. J'ai prévu de lire ses articles de journaliste. Kessel a rejoint Camus dans mon panthéon des merveilleux écrivains, ils étaient tous deux journalistes, sensibles à la vie.

Les livres qui m’ont beaucoup fait réfléchir sont : «La trilogie berlinoise» de Philip Kerr et « Le dernier des Camondo » de Pierre Assouline. Ces deux ouvrages ont en commun l'histoire de la seconde guerre mondiale, si lointaine dans nos mémoires et si proche de nous pourtant. Car nous n'avons pas changé, l'arbitraire potentiel est toujours latent dans nos sociétés évoluées ...

« Une vie en mouvement » de Misty Copeland, première ballerine noire à être danseuse étoile à l’American Ballet Théâtre, m'a beaucoup touchée. Son récit est à son image, plein de grâce et d’intelligence. Ce livre est à mettre obligatoirement entre toutes les mains, son courage est exemplaire.

Un bon livre de détente, plein de surprises, a été « Les disparus du phare » de Peter May. 

«  My absolute darling » de Gabriel Tallent est le livre qui m'a vraiment déplu, trop violent, sans intérêt.

L'année 2019 ne pourra qu'être meilleure. J'ai reçu « Desproges par Desproges », recueil inépuisable de dérision adorable.

 

Je vais essayer pour ma part d'oublier les affreux couples dans mes petites nouvelles pour plus de légèreté, ce qui est moins facile pour l'inspiration … Challenge !

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 10 Décembre 2018

Le gouvernement présente une augmentation de taxe pour la transition écologique.  Cette transition doit avoir lieu. 

Le seul problème est qu'on demande à ceux qui ne décident jamais rien d'avoir à assumer une situation. Celle-ci est catastrophique, mais n'a pas été voulue par les gens. Elle n'a pas été traitée à temps, c'est tout, et au premier chef, par nos élus successifs.

Cela peut donner le sentiment que nos politiques n'ont pas été à la hauteur dans le passé. Pouquoi leur faire confiance aveuglément désormais ? Et les gens se sentent déjà impuissants dans leur vie quotidienne, là ils se sentent plus qu'impuissants pour ce problème majeur du climat.

 

A cela s'ajoute un discours politique inaudible. Quelques exemples marquants.

«  Ce n'est pas bibi qui est responsable ! ». Mais qui alors ? Qui est le pilote de l'avion ? Et c'est une façon de répondre en disant « bibi » ?

Difficile de conserver le respect quand le représentant élu démocratiquement ne parle pas correctement.

« Il suffit de traverser la rue pour trouver du travail ». Oui, en renoncant à tes rêves de paysagiste, travail pour lesquel tu as certainement étudié.

Cela traduit un immense mépris pour tous ceux qui ont des projets, font des études pour les réaliser.

 

Du coup, le président a donné le coup d'envoi du manque de respect. Il ne restait plus qu'à allumer la petite mèche pour démarrer le feu.

 

Les journalistes font le reste en donnant le prix - 300 000 euros - du changement de moquette de l'Elysée. Il y a aussi l'idée que l'augmentation de la taxe carbone aurait aussi pour objectif de renflouer les caisses de l'Etat.

Maintenant, il y a les petites violences observées au quotidien, qui attisent le malaise. Ces petites violences ne font pas de bruit, parce que leurs victimes ne s'expriment pas. Elles ont honte ou pas de micro tendu pour les entendre. En voici quelques exemples de tout ordre, local ou national.

Toute la population française doit désormais déclarer et gérer ses impôts via internet, de même pour les démarches administratives comme pour la vente d'un véhicule. De nombreux services ont été mis en place pour aider ceux qui n'ont pas internet. Un individu n'est plus libre si il n'a pas internet puisqu'il doit faire appel à un tiers pour effectuer ses démarches. Il ne doit pas être forcé à utiliser cet outil.

Un monsieur à la retraite me dit qu'il ne veut plus payer d'impôts, il en a assez. Je lui répond qu'il doit avoir bien gagné sa vie pour payer des impôts. En effet, il veut garder son argent pour lui. Est-ce un cas isolé ? Pourquoi penser ainsi ? Il ne voit que la disparition de tout ce que l'Etat lui apporte : services publiques transferé sur internet, augmentation de la CSG sur les retraites, remboursements de la sécurité sociale en baisse …

Les TGV ne viennent plus jusqu'à Chalon sur Saône, résultat d'une piètre négociation. Ils s'arrêtent donc à la gare du Creusot TGV. Deux problèmes : les cars assurant le relais et le parking de la gare. Les cars qui assurent la liaison entre la gare du Creusot et celle de Chalon ne sont pas adaptés aux horaires des trains, et ne s'arrêtent pas pour desservir les villes traversées comme Givry, par exemple. Ainsi, un givrotin arrivant de Paris, doit patienter pour se rendre à Chalon, puis patienter encore pour prendre un car pour repartir d'où il vient pour aller à Givry. Bien entendu, son TGV ne doit pas arriver trop tard.

Renonçant au car, il prend sa voiture pour la laisser à la gare … dont le parking est obligatoirement payant. Il n'a aucun moyen de laisser sa voiture ailleurs. Il s'agit de vente forcée. Le parking est bien entendu privé. 

Dans ce cas, de quoi s'agit-il ? Le contribuable se sent pris au piège. Il ne peut plus exercer de choix. Il doit dépenser plus ou perdre beaucoup de temps pour effectuer un trajet a priori simple, ce qui était le cas encore récemment. A-t-il été consulté sur ces choix ? Non.

Ma voisine est juge d'instruction, elle doit assurer une permanence régulière au tribunal. Le nombre d'affaires à juger augmente : les derniers jugements sont rendus à plus de minuit. Que ressentent les membres du jury qui sont là pour certains depuis le début de la semaine ? Parmi eux, il y en a qui vivent à l'autre bout du département. Cette magistrate a un devoir de réserve. Elle s'épanche furtivement car elle ne veut jamais se plaindre du corps de l'Etat qu'elle respecte tant. Les membres de jury acceptent tout sans réserve, déférents envers l'institution. Qui va se plaindre ? Les gens sont bien plus gentils et respectueux qu'on ne peut l'imaginer. 

 

La morale a disparu, toutes les affaires désagrègent les édifices fragiles de la république. Les lois passées par ordonnance, sans concertation des représentants du peuple, la précipitation à retirer l'ISF dès le début du quinquennat, ont laissé une impression délétère.

Comment tous ces gens intelligents en sont arrivés là ? Je veux croire qu'ils sont intelligents. Vivent-ils vraiment coupés du monde extérieur ? 

Les adversaires vont se régaler de la débandade et attiser la violence. Rien ne peut avancer sans réel intérêt pour le peuple, sans chercher à comprendre, sans prêter attention aux mots employés, aux décisions prises.

 

L'horizon doit être la planète, tout le monde doit s'y mettre avec ses moyens, en ayant confiance et sérénité. Au gouvernement de nous donner confiance et sérénité.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 19 Octobre 2018

Il la regarde, elle ne change pas.

il aurait bien aimé voir des gens ce week-end, cela fait si longtemps … Il ne se souvient plus de la dernière fois. Elle est toujours mince, chic, ses cheveux placés impeccablement. Son maquillage est discret, ses vêtements coûteux, cela lui plait. Il se tourne vers le jardin, la pelouse n’est pas tondue.

« Dis donc, tu n’as pas passé la tondeuse.

- Je n’en avais pas envie.

- C’est vrai, tu n’as envie de rien.

- Non ce n’est pas vrai, j’ai juste fait autre chose.

- Et si moi j’avais passé ma vie à faire autre chose que de travailler ? Hein ?

- Eh bien nous aurions vécu autrement, ne sois pas vulgaire.

- C’est bien toi, de me dire de ne pas être vulgaire.

- Pourquoi ?

- Parce que tu ne sais déjà pas bien parler français, alors la vulgarité, ça te connait.

- T’es vraiment méchant.

- Non, réaliste. D’ailleurs, j’ai corrigé les fautes d’orthographe sur ta liste de courses, ma pauvre fille.

- Bon, je te laisse là parce que j’ai mieux à faire que de t’écouter.

- C’est sûr.

- Je retourne à ma peinture ».

Elle tourne les talons et se dirige vers son petit atelier au fond du jardin, son lieu réservé. Elle ouvre la porte et a le souffle coupé. Des larmes coulent aussitôt sur ses joues, ses jambes tremblent. Elle est suffoquée par un mélange de colère et de stupéfaction. Il a osé.

Il a toujours critiqué ses peintures : trop de rouge, trop de noir, trop de couleur, tout de travers, encore rien à dire, encore de la peinture gâchée, heureusement que tu n’exposes pas, ce serait la honte … Elle a tout entendu depuis toutes ces années. Elle aime l’abstrait, les couleurs, les couleurs la transcendent, elle les associe merveilleusement.

D’ailleurs cela ne l’a pas empêchée d’exposer avec des amies et elle a obtenu un petit succès. Elle aime gagner de l’argent, il lui en faut toujours, cela la rassure et aussi compense toutes ces bêtises qu’elle doit entendre. Cette fois, il a dépassé les bornes, elle est tétanisée. Il a repris son portrait, profitant de la peinture encore fraîche pour « corriger » les traits délicats, formés avec patience.

 

Elle se précipite dans la maison, il est assis dans le salon, et lève les yeux de son journal.

« Alors, c’est pas mieux comme ça ? ». Elle n’en revient pas, elle a envie d’hurler, elle bafouille.

« Mais oui, je t’avais dit que ça n’allait pas et tu ne faisais rien pour arranger ça, voilà qui est fait maintenant. »

Elle explose de fureur : « Quel salaud tu fais, tu n’en a pas assez de me gâcher la vie ? Il faut que tu gâches ma peinture maintenant ? ».

Il arbore son petit sourire satisfait, si désarmant, celui qu’il avait avec ses patientes mécontentes, sa carapace irréprochable.

« Et voilà, tu t’énerves encore. Tu es incapable de me remercier. Quelle ingrate tu fais. Bon, je vais te laisser, je dois partir maintenant ».

 

La laisser, c’est toujours pareil. Il la laisse et la reprend. Elle adore être reprise, comme une vieille voiture d’occasion. Il a peut-être envie d’une neuve à présent. C’est ce que sa fille lui a laissé entendre. Elle pourrait être bientôt abandonnée. Enfin, sa fille ne lui a pas dit qu’il avait quelqu’un d’autre, elle lui a seulement répété ce que son père lui a dit. Il veut se séparer d’elle. Cette idée la fait frémir : toutes ces années à le subir pour rien au final. Que deviendrait-elle sans lui ? Il est bien capable de refuser de lui donner quoi que ce soit, il est tellement radin. Où irait-elle ? Comment continuer sans argent ? Elle est déjà trop âgée pour reprendre un poste. Ses enfants pourraient l’aider. Cela fait si longtemps que sa fille lui dit de partir, si longtemps. Elle n’a jamais su le faire. Elle ne connait rien d’autre. Elle était éblouie par ce garçon charmant qui avait traversé toute la France pour demander sa main à ses parents alors qu’ils venaient tout juste de faire connaissance. Elle était éblouie par sa gentillesse, il était très beau, mince comme aujourd’hui, des yeux pleins de tendresse. Son avenir était tout tracé, une belle situation, la promesse d’une vie aisée, sans soucis, une belle position sociale.

Quand ils se sont mariés, elle a été étonnée de sa désinvolture; ce n’était pas pour lui déplaire, c’était plus marrant que gênant. Ils allaient aux soirées étudiantes et buvaient à l’oeil, profitaient de tout, sans se soucier de ce que pouvaient penser les autres.

Les disputes ont commencé tout de suite, elle ne s’en est pas inquiétée pour autant. Les réconciliations étaient si délicieuses. Il savait lui dire ce qu’elle voulait entendre et elle oubliait aussitôt les petites vacheries. Elle était heureuse, elle allait fonder sa famille, avoir une belle maison, acheter tout ce qu’il lui plairait. Elle ne se posait pas de questions. Il était présent dans tous les sens, et surtout au lit, point essentiel.

Mais justement c’est bien terminé de ce côté-là et quand elle repense à aux assauts quotidiens de son mari, elle s’inquiète un peu de ce changement, arrivé sans faire de bruit. Il n’était pas avare de compliments non plus. Et cette petite phrase répétée de sa fille a aggravé son sentiment de délitement complet de leur relation.

 

Elle s’arrange les cheveux devant le miroir, ses yeux sont cernés. Sa bouche est toujours plus fine, plus dure.

Il est en bas, prêt à partir pour son séjour en montagne; il doit attendre qu’elle descende pour lui dire au revoir. Non, il a claqué la porte d’entrée. Elle est libre. Enfin presque.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 20 Juillet 2018

Après la lecture du du « Dernier des Camondo » de Pierre Assouline (article du 26 Mars 2018), j'ai eu envie de visiter la maison que le comte Moïse de Camondo comptait léguer à son fils Nissim. Celui-ci étant mort sur le front de la première guerre mondiale, Moïse décida d'offrir cette demeure à la République Française pour inciter toute jeune personne ayant envie d'être artiste ou artisan à découvrir les trésors du 18ème siècle qui y sont accumulés.

Cet hôtel particulier est intact, rien n'a changé depuis la donation en 1934, excepté quelques aménagements pour la visite. Tous les objets, tapis, revues, assiettes, horloges … sont là pour l'éternité semble-t-il.

La famille, elle, a brutalement disparu en 1943. L'état français, bien reconnaissant, a déporté Béatrice, la sœur de Nissim, son mari Léon Reinach, et leurs deux enfants d'une vingtaine d'années. Aucun ne reviendra. La famille de Camondo s'est alors définitivement éteinte. Elle avait pourtant cru en l'Etat qu'elle avait si bien servi.

Sur les murs de la cour du Mémorial de la Shoah se trouvent les noms de cette famille, Béatrice n'est pas sur le même mur que les autres, étant décédée l'année suivante.

L'entrée du Mémorial est dédiée à Simone Veil, deux albums de belles photos en noir et blanc retracent sa vie. Il y a un livre d'or pour lui dire merci. Et puis quelques marches pour descendre, encore une installation immense, toute grise de béton pour se rappeler, et la voix de Sandrine Kiberlain et d'une autre femme qui lisent à haute voix, sans interruption, les noms des 76 000 juifs de France morts en déportation.

Encore quelques marches et nous y sommes. Pour commencer la visite, un film retrace l'histoire de la persécution des juifs de tous temps. Même si le film est très explicite, je ne comprends toujours pas cette haine, si profonde, si ancienne.

Tout au long de la visite, il y a des petites vitrines avec sur chacune d'entre elle, un cahier accroché, le nom et le visage de la personne déportée. Dans la vitrine, des lettres de celle-ci, des effets personnels et le petit cahier raconte certains moments de sa vie. Ainsi cette jeune fille étudiante à la Sorbonne qui ne peut pas présenter l'agrégation parce que juive. Elle raconte dans une lettre l'humiliation ressentie lors de sa première sortie avec l'étoile jaune sur son vêtement.

Tous les thèmes possibles sur les exactions commises à l'encontre des juifs sont présentés avec des photos, des phrases simples et claires, des documents de l'époque.

Des écrans permettent d'écouter des déportés racontant leur voyage pour le camp, les tâches avilissantes, la déshumanisation.

Un couple relate comment, alors qu'ils étaient tous deux déportés depuis des années, ils se retrouvent dans le hall de l'hôtel Lutetia bondé de gens désespérés. Elle est énorme à cause d'un oedème, lui fait 32 kilos. Ils se reconnaissent immédiatement.

Simone Veil raconte aussi, presque au bord des larmes, toutes les peines encourues. Elle dit n'avoir plus jamais été comme avant à son retour, elle a abandonné une partie de sa vie dans le camp.

Le témoignage le plus frappant est celui de cette femme, jeune fille à l'époque pleine d'espoir. Elle a cru tout le temps de son enfermement que, dès que les autres pays seraient informés de l'existence des camps, ils interviendraient immédiatement. Il ne pouvait en être autrement.

Enfin, Vivette raconte la ration de pain donnée chaque soir, pour tout repas de la journée. Cette ration est maigre mais qu'il serait bon de pouvoir partager le lendemain matin avec son amie, ce qui aura pu être gardé, malgré les vols. Elle survivait pour ces matins de partage, sa portion d'humanité qu'elle avait su conserver en elle dans cet enfer.

Au détour d'un mur chargé de photos, voici une photo de Simon Wiesenthal. Il n'a pas le droit comme Claude Lanzmann à un écran où une interview est projetée. Son statut de chasseur de nazis est indiqué. Sa petite place est sans doute dûe à toutes ces incohérences dans ses récits de déporté. Et pourquoi pas ? Les gens n'avaient pas envie d'entendre à leur retour, il a cru bon peut-être d'exagérer pour être écouté.

Avant de partir, un tableau présente la répartition par pays des 6 millions de juifs morts en déportation. Les trois millions de juifs polonais représentaient 89,5 % des juifs polonais avant la guerre. Mêmes proportions pour les lituaniens et les tchèques, en moindre nombre. Que sont devenus ces rescapés juifs polonais, lituaniens et tchèques ? Plus personne à retrouver, plus rien certainement, plus envie de revenir peut-être.

Les murs de la dernière pièce sont recouverts des photos des juifs français morts en déportation, c'est infini et concret en même temps.

J'ai eu envie de pleurer pendant les trois heures passées dans cet endroit. Je devrai y retourner car je n'ai pas tout regardé, c'était suffisant pour une première fois. On a beau savoir que l'on sait, il faut revoir encore et encore, les photos de ces gens, leurs témoignages. Il y a toujours à apprendre.

Je repense à cette lettre d'un homme incarcéré au camp de Pithiviers. Il sait qu'il va être déporté et qu'il ne reviendra pas. Il écrit une lettre magnifique à sa femme. Il sait que c'est la dernière. Relire cette lettre n'est pas du voyeurisme, juste perpétuer la mémoire de ces victimes, leur donner une parole.

Ne pas oublier doit nous rendre plus tolérants, ouverts, généreux.

Je pense aux syriens, à tous les migrants.

 

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

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Publié le 11 Juillet 2018

Il la regarde, elle ne change pas.
Il ne pose pas de question, plus par discrétion que par indifférence. Indifférence et discrétion se mêlent et il ne sait plus ce qui l’emporte entre les deux.
Elle attend pourtant quelque chose. Elle est assise, là, dans son fauteuil près de la fenêtre. Elle tient le journal grand ouvert, les bras bien écartés, comme un énorme paravent. Elle tourne les pages de temps en temps, les rapproche de ses yeux. Elle n’arrive pas à se concentrer sur les mots, ils sautent et elle les relit sans les comprendre.
Cette fois, elle ne l’accompagne pas, elle est ravie. Finis ces bivouacs improbables avec les serpents qui rôdent autour du sac de couchage posé à même le sol. Elle n’arrivait plus à profiter de ces superbes paysages arides. Elle n’attendait que le retour, être dans son salon confortable et avait un peu honte de ne pas se satisfaire de ces séjours.
Lui aime ces moments où tout peut basculer et où il faut mettre en jeu son instinct. Retrouver la piste, boire l’eau du marigot sans la remuer parce qu’il n’y a plus rien à boire, côtoyer des gens qui ne voient jamais de blancs, errer la nuit dans des quartiers mal famés … voilà qui touche son âme, il se sent alors vivant.
Il regarde autour de lui, les objets accumulés, la bibliothèque pleine à craquer de livres lus pendant ses courtes nuits. Il ne les relira jamais, il en est certain, mais leur présence lui plait. Chaque ouvrage évoque un instant privilégié de sa vie, une rencontre spéciale avec un narrateur. Chaque livre constitue un petit voyage en soi. Son regard se pose sur la table en bois massif, qu’il a réalisée dans son atelier. Elle est lourde, solide comme lui. Les fauteuils sont plus légers, leur fabrication a été plus compliquée. Quelques coussins sont disposés sur le canapé usé. La lumière du matin est faible, il est pressé d’en finir.
« Que comptes-tu faire pendant ces trois semaines ? » Elle est interloquée, il a posé la question qu’elle n’attendait plus.

Elle referme lentement le journal. Le pliage du papier est strident à ses oreilles. Elle ne sait pas quoi répondre. Il attend, puis décide de ranger son sac, vérifie ses papiers. La règle est de ne jamais prévoir au dernier moment le matériel. Il va découvrir de nouveaux lieux mais aussi retrouver des odeurs, des sensations. Il n’attend pas grand chose des rencontres éventuelles mais sa curiosité l’emporte toujours et il ne peut s’empêcher de discuter avec n’importe qui. Il est déjà parti.

Elle est prise de vertiges. Elle a attendu ce moment tant de fois. Elle va enfin être seule, décider de tout et ne rien faire en même temps. La facilité avec laquelle elle a obtenu de rester la désarme encore. Ils ont toujours parcouru les sentiers ensemble, lui devant, débordant d’énergie, racontant mille anecdotes tout en débusquant les pierres du chemin. Elle se concentrait sur ses pas, évitant de se tordre la cheville, prenant son souffle, et calculant combien de kilomètres il faudrait encore parcourir pour arriver à l’étape du soir.

……

Le jour se termine, seuls les magasins éclairent la rue, les lampadaires vont bientôt s’allumer. Elle voit les vitrines sans les regarder. Elle est surprise de se sentir légère, sentiment rare, presque oublié. Elle se laisse porter par les passants. Elle regarde une petite fille qui donne la main à sa mère. Elle aime cette confiance donnée, l’insouciance de l’instant. Un arrêt de bus se présente. Après avoir regardé le plan, elle décide qu’elle va attendre le prochain. La conversation animée entre deux jeunes femmes à côté d’elle la surprend. Elles ne sont pas d’accord. Impossible de comprendre de quoi il s’agit. Elle sursaute quand les jeunes femmes se mettent à éclater de rire. Elle ne peut s’empêcher de sourire elle aussi. Le bus arrive, elle monte dedans et s’assied à une place proche de la fenêtre. Tout son corps et son visage sont tendus vers le spectacle de la rue. Les lumières se sont allumées et la pluie est arrivée presque en même temps. Elle est bien là, dans le bus, au chaud, à l’abri. Elle peut observer le monde de sa place, sans risquer de paraître importune. Elle peut encore profiter des discussions autour d’elle. Elle pourrait passer un long moment ainsi.

Est-ce si grave de vouloir contempler ? De ne pas avoir envie de traverser la planète ? Pourquoi partir à l’autre bout du monde quand celui qui se présente à soi est déjà si riche ? Elle cherche comment elle en est arrivée à se dire ça, comment tout a commencé.
Tout s’est estompé tout doucement, sans éclats. Le silence a pris sa place, au départ comme un repos, puis désormais comme une habitude.

Elle referme le manteau sur elle, se blottit dedans, Il rentrera dans quelques jours, amaigri, satisfait de lui, de ses performances, d’avoir su suivre le groupe, montrer aux jeunes qu’il les vaut bien. Il n’a jamais admis de vieillir, elle si. Ils ne vieillissent pas au même rythme. Elle attend en profitant de tout ce qu’elle aime, comme lui. Ils n’aiment pas les mêmes choses, tout simplement. Le vent s’engouffre dans la rue et soulève les premières feuilles. Cette saison l’ennuie, les journées raccourcissent et lui rappellent que le temps passe trop vite. La fraicheur ne la dérange pas, elle se couvre plus et se dissimule sous une grosse écharpe.

…..

Il monte tranquillement les marches. Il ne prend pas l’ascenseur, même si il est chargé de son sac à dos. Il prend son temps, retrouve l’odeur familière de la cage d’escalier. Il sait qu’elle est là, à l’attendre et se réjouit d’avance du bon dîner qu’elle lui aura préparé. Une choucroute, qui sait ? avec un peu de Gewürztraminer. Tout lui ferait plaisir à vrai dire.
Il est devant la porte et sonne. Aucune réponse, aucun bruit. Il sonne encore et s’impatiente. Serait-elle partie ? Il se raisonne et cherche son trousseau de clefs. Non, elle ne peut pas être partie, elle le lui aurait dit par un moyen ou par un autre. Elle l’aurait avertit aujourd’hui, alors qu’il atterrissait; elle l’aurait prévenu de son absence.
Il tourne la clef dans la serrure et est surpris encore : il y a la petite chaine qui empêche le visiteur importun d’entrer de force. Il sait comment la faire sauter, son petit couteau suisse va en faire son affaire … ça y est, il est enfin chez lui ! Les volets sont fermés et le silence est troublant. Il pose son sac et allume la lumière de l’entrée. En parcourant le couloir, il appelle « Marie ! Marie ! Je suis là, je suis rentré ! ». Aucune réponse. Il ouvre les portes et arrive devant celle de leur chambre. Elle est un peu ouverte, il fait noir. Il entre et allume l’interrupteur. L’odeur l’assaille, il est figé. Elle est là, dans ses draps, sans un mouvement. Il l’appelle encore et encore, la secoue et comprend. Elle a fait un malaise, elle respire. Il appelle les secours et la prend dans ses bras.

« Quelle histoire !
Oui, c’est assez drôle en effet.
Enfin je ne dirai pas ça parce que j’ai eu très peur quand elle n’a pas ouvert la porte et que je l’ai trouvée dans notre lit, sans connaissance ».
Il se retourne, elle est là, dans son fauteuil, emmitouflée dans son châle, elle boit du thé, elle regarde vers lui. Elle a l’air heureuse.

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

Publié dans #Eclat de voix

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Publié le 24 Juin 2018

Il la regarde, elle ne change pas. Elle est toujours aussi mignonne et frêle. Ses cheveux sont coiffés de la même façon qu’il y a trente ans, il ne lui manque plus qu’une barrette dorée toute simple pour les tenir. De petites rides entourent ses yeux. La peau du visage est brune, un peu abimée par les longues séances de voile. Elle est petite et très musclée. Elle porte un ensemble en dentelles noires, incongru sur ce corps de jeune fille. Il ne comprend pas ce qu’elle fait avec une pareille tenue. Elle éclate de rire, sans doute est-elle gênée.
« Alors quoi ? Tu m’embrasses à pleine bouche devant nos amis ? Et là, on dirait une vierge effarouchée ?
- Laisse moi tranquille, je suis crevé.
- Crevé d’avoir trop bu ?
- Oui, ça doit être ça, et puis de ma semaine aussi.
- Tu n’as rien de mieux comme argument ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Tu pourrais quand même au moins me prendre dans tes bras et m’embrasser, non ?
- Ecoute, là je n’en ai pas envie, respecte moi s’il te plait.
- Respecte moi, respecte moi, mais c’est moi que tu dois respecter, non mais je rêve.
- Allez laisse moi, sinon je vais dormir dans la chambre d’amis.
- D’accord, va ronfler dans la chambre d’amis, ce sera mieux pour tout le monde ».
Il descend du lit confortable, soulagé d’en finir aussi vite, éteint la lumière de sa lampe de chevet, traverse la chambre et referme la porte. Il déteste la voir ainsi, si vulgaire.
Ces séances sont vraiment pénibles. Il y a eu un répit après la naissance de leur deuxième fils, il y a plus de vingt ans. Puis elle s’est réveillée, on ne sait comment. Pourtant tout fonctionnait à merveille, elle était parfaite. Elle exagère vraiment avec ses minauderies.
Espérons qu’elle ne le relancera plus pendant quelques semaines.
Il descend l’escalier, tout doucement, dans le noir de la nuit. Elle est bien capable de surgir, dans sa petite tenue, toutes lumières allumées et le spectacle pourrait alors régaler les voisins, toujours à l’affût du moindre scandale. Il va à la cuisine, allume l’interrupteur et cherche une petite douceur dans le tiroir où sont stockées les tablettes de chocolat. Il se ravise, il a bien assez mangé ce soir, sans compter tous les vins. Il faudra faire une bonne séance de vélo demain pour éliminer tout ça. Un tas de revues de cuisine trône sur la table, il décide de prendre la première, et l’emporte dans la chambre. Il va dans la salle de bains, trouve une brosse à dents qui pourrait être à lui et commence à se brosser les dents. Il se regarde dans le miroir et pense à Isabelle. Que pourrait-il lui apporter la prochaine fois qu’ils se verront ? Pas de lingerie fine, elle en a déjà assez. Des chocolats peut-être ? Elle aime tellement les chocolats … Il cherche son téléphone dans la poche de son pantalon. Il n’y est pas. Tant pis, il lui enverra un message demain à son réveil.
Il va se coucher, content de se trouver seul pour dormir.

Elle est dans le lit froid, surprise par la rapidité avec laquelle il est sorti de la chambre. Et s'il sortait aussi vite de sa vie ? Elle en a rêvé combien de fois, qu’il partait travailler sans jamais revenir, qu’il aurait peut-être un accident. Non, il ne faut pas exagérer quand même. Pourquoi se ridiculiser avec ces tenues affriolantes ? Qu’est-ce qui lui prend ? Elle se trouve moche maintenant, moche et stupide, il a raison au fond. Il a toujours raison et elle se rend compte qu’elle fait tout pour lui donner raison. Pourtant Christophe avait l’air de la trouver à son goût ce soir. Il est si gentil. Elle était bien à côté de lui à table. Il l’a fait rire avec ses histoires, son mort qui n’était pas mort, celui à qui il a fallu couper la jambe. Il est si drôle. Christophe sait bien danser aussi. C’était bon de se laisser guider avec son regard planté dans ses yeux. Toujours le sourire.
C’est dommage qu’elle n’ait pas épousé Christophe, il a l’air parfait. Mais au fond, son mari aussi donne une image parfaite aux autres, image qu’il cultive avec art. Elle ne comprend toujours pas ce qui s’est détraqué. Il était si gentil lui aussi avant de se marier.
Elle se retourne dans le lit, arrange les oreillers derrière sa tête et prend le livre posé sur la table de nuit. Il est déjà tard mais l’énervement est tel qu’il est préférable de lire. Lire a toujours été sa consolation, son oubli, son plaisir. Elle guette le bruit de Georges en bas. Que fait-il ?
Impossible d’oublier cette fin de soirée, il lui a demandé de rentrer en la prenant par le bras. Elle était très occupée à écouter les anecdotes de Christophe, elle riait aux éclats, il ne pouvait plus s’arrêter. Elle s’est retournée, surprise. Il lui a demandé de rentrer au plus vite, de saluer les autres et de revenir à la maison. Elle avait un peu bu, n’avait pas vu le temps passer. Elle était si contente de s’amuser. Georges était fatigué. Il lui a suggéré de revenir pour être enfin à deux. Elle l’a mal compris. Etre enfin à deux, pour quoi faire ? Il l’a embrassée dans le cou, sous l’oreille, comme il y a si longtemps, lui a susurré « A ton avis, pour quoi faire ? ». Elle était si détendue qu’elle a oublié de comprendre. Ils sont vite partis, il a conduit rapidement comme à son habitude. Il était pressé. Elle s’est vite rendue dans leur salle de bains, s’est démaquillée, s’est lavé les dents et a décidé de passer ce petit ensemble en soie fine qui attendait dans le tiroir de la commode depuis des semaines. L’occasion était là. Elle était si heureuse.

La sonnette retentit. Non, c’est impossible à cette heure. Elle sonne à nouveau. Que fait Georges ? Qui peut sonner à cette heure ? Elle dormait si bien. Elle enfile sa sortie de bains, et met ses chaussons. Elle a froid. C’est la nuit. Elle n’entend plus aucun bruit. A-t-elle rêvé ? Elle allume la lumière du couloir et descend l’escalier. Rien ne bouge, plus de sonnette. Elle est pétrifiée et curieuse à la fois. Il n’y a pas de lumière sous la porte de la chambre d’amis. Georges n’a rien entendu ? Elle commence à douter de ce qu’elle a pu entendre elle-même. Elle va jusqu’à la porte d’entrée et regarde sur l’écran de surveillance. Il est éteint. Il s’éteint beaucoup trop vite. Elle attend un peu sans bouger. Rien ne se passe. Elle a dû rêver. Elle est bien éveillée maintenant et la nuit n’est pas finie. Pas question de ruminer encore. Elle va ranger un peu la cuisine, tant pis si cela fait du bruit. Elle allume la lumière de la cuisine et s’assied à la table. Elle trouve que le tas de revues est toujours aussi gros, qu’il n’a rien à faire là. Ces revues sont feuilletées une fois à leur arrivée puis abandonnées les unes et les autres en un tas. Lorsque celui-ci est trop imposant, elle met tout l’ensemble dans un gros sac en plastique pour la déchetterie. Que disent toutes ces revues ? Comment réussir des bigorneaux à l’orange ? comment réussir la blanquette sans lait ? Comment réussir son mariage ? Elle a arrêté depuis bien longtemps tous ces articles destinés à endormir sa vie. Elle n’arrive pas à consacrer suffisamment d’attention à ces descriptions de plats, de destinations de voyage, elle est si impatiente de passer d’un sujet à l’autre. Elle s’en fiche surtout. Elle n’a pas besoin de recettes pour son mariage, elle a eu beau essayer de lire tous les ouvrages possibles sur le sujet, son cas est désespéré. Et elle se sent si coupable alors de ne pas réussir. Cela lui est venu très tôt ce petit refrain triste. Elle n’y arrive pas, elle n’est pas douée. Comment font les autres ?
Sa main classe machinalement les journaux et soudain, le portable de Georges glisse. Elle réussit à le rattraper avant la chute sur le carrelage. Il y a un message affiché. Elle s’interdit de regarder. Mais elle est joueuse.
« Tu fais quoi maintenant ? J’arrive ». 
Quel drôle de message, signé Paulette. Non, Poulette. Ah c’est plus mignon que Paulette, la cousine de papa s’appelait Paulette et … Mais qui est cette Poulette ?

La sonnerie du réveil extirpe Jeanne de son sommeil. Elle est toute froissée encore quand elle se regarde dans le miroir. Son visage est inconnu, comme tous les matins. Elle ne se reconnait pas, qui est cette vieille peau, ce nez légèrement busqué ? Il n’était pas comme ça autrefois. Elle a envie de boire de l’eau ou du thé. Elle prend sa pilule et descend jusqu’à la cuisine. Elle se souvient du portable; son coeur bat plus vite. Elle ne veut pas en parler, elle attend de savoir quoi dire ou faire pour parler de quoi que ce soit. Elle veut observer d’abord. Pourtant elle n’est pas bonne menteuse, elle a remis le portable parmi les revues.
« Tu as fait du café ? » demande-t-il sans lui dire bonjour, ni l’embrasser. Elle est presque comme la bonne, à ceci près qu’il la tutoie. Elle doit avoir omis quelque chose dans leur relation. Comment en sont-ils arrivés là ?
Elle se retourne et sourit « Oui mon chéri, tu veux une tasse ? »
Il fait oui de la tête et regarde sur la table de la cuisine, puis commence à fouiller parmi les papiers à classer. Il regarde ensuite vers les revues et découvre assez vite son portable.
« Zut, je ne l’avais pas éteint. Heureusement qu’il n’a pas sonné cette nuit.
- Ah non, je ne l’ai pas entendu mais j’ai entendu la sonnette de la maison, pas toi ?
- Non, je n’ai rien entendu.
- ça a sonné deux fois, je suis descendue pour aller voir mais c’était trop tard, l’écran de contrôle du portail était déjà éteint.
- Ah bon ?
- Ben oui, tu sais, je t’ai déjà dit que cet écran s’éteint trop vite.
- Bon et alors ?
- Alors je suis restée un petit moment dans la cuisine avant de me recoucher.
- D’accord, très bien.
- D’accord, très bien, tu ne m’écoutes plus.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que ta réponse n’est pas adéquate, c’est tout.
- Bon, je vais prendre ma douche tout de suite. Moi, j’ai du travail. »
Il avale son café et disparait très vite. Elle est anéantie. Elle aussi a du travail. Elle ne gagne pas aussi bien sa vie, mais elle travaille quand même. S’occuper d’enfants handicapés n’est pas une occupation, bien loin de là.
Il siffle dans sa douche, tout content, et se dépêche car il vient de voir qu’elle a laissé un message, ou peut-être plusieurs.


 

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Rédigé par Hélène Daumas Objectif Livre

Publié dans #Eclat de voix

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